TIERS MONDE @ GARAGE CREATIVE

{ Chronique de l’événement }
Photographies © Denis Ledent
Interview > Laurenne Makubikua
Rédaction > Laurenne Makubikua & Eugénie Baharloo

 

 

 

Il y a peu Quatremille a assisté au concert de Tiers Monde au Garage Creative. On vous livre notre compte-rendu sur cette soirée ainsi qu’une interview de l’artiste!

 

 

LA CHRONIQUE DE LAURENNE MAKUBIKUA :

 

 

 

« Molo Bolo » ! « Un mouvement de foule du fumoir à la scène du Garage créative se crée à l’entente de ce cri caractéristique de l’artiste. C’est la première fois que Tiers Monde foule les planches liégeoises et la centaine de personnes présentes ce soir-là ne compte pas rater un iota de secondes de ce concert.
L’attente, l’excitation étaient déjà palpables en première partie, lorsque le trio de rappeurs, Indocile et le padre du rap à Liège Kaer préchauffaient l’estrade et le public. Ces quatre acteurs de la scène rap liégeoise ne sont plus à présenter. Mais pour ceux qui en auraient besoin, voici un petit rappel.
Indocile, organisateurs d’événements rap à Liège, sont avant tout un groupe de rap, trois potes, une famille. Ce côté familial est ressenti dans leur manière de rapper : on dirait qu’ils ne forment qu’une seule et même personne sur scène. À l’aide de leurs instrus lourdes – concoctées par Dj Eskondo – combinées à un flow technique et maîtrisé, des premiers battements de têtes sont observables dans la salle.
Quant à Kaer, membre du groupe Starflam, rappeur de la cité ardente posant sur des sonorités latinos. Il était de passage pour balancer un son inédit dans lequel il parle de sa vie et aussi de sa ville. Du rap local comme on l’aime. Ce genre de rap une fois écouté, nous fait comprendre qu’on vit tous sous le même « ciel couleur gravier ».
Indocile met en lumière des artistes qu’on n’a pas l’occasion de voir souvent, des artistes de la scène « underground » réputés pour leurs textes conscients. Ce vendredi 16 décembre, c’est à nouveau pari réussi pour le groupe. Cette fois-ci, c’est au tour de Tiers Monde d’être présenté au public liégeois.
À l’arrivée de Tiers Monde, les basses retentissent et font vibrer nos tripes. Le rappeur s’empare du micro et entonne un « No Future, No future » sur lequel le public balance la tête frénétiquement. Plongés dans une ambiance intimiste, le rappeur nous fait voyager dans son univers. Et quel univers !
Dans un enchaînement d’allitérations hallucinantes et un débit de paroles plus qu’admirable, le rappeur nous fait redécouvrir ses morceaux Le mal par le mal et Balla Gaye II. Tantôt accompagné de ses instrus, tantôt rappé a capella, Tiers Monde nous invite dans les tréfonds de sa réalité avec humilité et sobriété.
Après avoir interprété Babel, l’artiste fait part de sa reconnaissance en vers le public : « Vous auriez pu être n’importe où dans le monde mais vous êtes là, ici, avec moi ». Malgré des textes durs et lourds de sens, Tiers Monde détend l’atmosphère en plaisantant entre deux tracks. Le public rit, le public bat des mains aux rythmes des instrus et l’ambiance devient très conviviale.
Cette convivialité atteint son paroxysme pendant l’interprétation du morceau Mufasa. Alors que personne ne s’y attend, le rappeur se mêle au public. Surpris, ne sachant plus où se mettre, Tiers Monde interpelle le public d’un : « pourquoi vous vous écartez tous je pue ou quoi ? ». Un show dynamique, une énergie inlassable le tout amené dans une fragilité présente dans une voix douce.
Cette douceur est contrastée par des propos virulents. Engagé, conscient, il nous parle de la distinction entre deux mondes : celui des élites qui nous gouvernent et de leurs règles qui sont parfois profondément injustes et des règles (plus locales, plus proches du citoyen) qui régissent nos rapports entre humains. Tiers Monde, c’est aussi la réappropriation du politique : « On se gouverne nous-mêmes entre énergumènes ».
Le rappeur parvient à faire bouger le public de droite à gauche sur sa musique qui vient appuyer des textes porteurs de messages. Une chose est sûre, le public se souviendra longtemps de ce show particulier, de la séance de dédicaces après le concert et surtout de l’accessibilité de l’artiste. Si ce concert était une première à Liège, chaque personne présente ce soir-là espère qu’il ne s’agira pas du dernier. »

 

 

L’INTERVIEW

 

 

 

Avant Tiers Monde, il y avait Pad. C’est d’abord sous ce pseudonyme qu’il fait ses premiers pas dans le rap accompagné de son acolyte Brav. Ensemble, ils fondent un duo : Bouchées Doubles. Ils font également partie du collectif de hip-hop français et originaire du Havre, la Boussole. À la tête du collectif, le groupe de hip-hop Ness & Cité composé de Proof et Sals’a. En 2002, la Boussole devient Din Records.
Peu de changements s’opèrent, si ce n’est que Proof et Sals’a deviennent producteurs musicaux et managers au sein du label. En 2009, Tiers Monde commence alors à écrire seul. Veillant toujours à allier le fond et la forme (avec Proof aux manettes), le rappeur évolue dans un univers musical qui lui est propre. Trois ans plus tard, sa première mixtape Black to the Future voit le jour. S’en suit en 2014 et 2016, ses deux premiers albums : Toby or not Toby et No Future.
À l’occasion de sa tournée No Future et de passage à Liège, Tiers Monde répond aux questions du Quatremille.

 

Quatremille: « Quelle est ta punchline ? »

Tiers Monde: « Molo Bolo ».

 

Quatremille: « Justement, c’est l’une de mes questions. « Molo Bolo », qu’est-ce que ça veut dire ? »

Tiers Monde: « Ah ça… Je pense que quand je vais arrêter la musique, je vais prendre quelqu’un et je vais l’appeler Tiers Monde. Je vais lui dire : « ça veut dire ça Molo Bolo, sois l’héritier et perpétue la tradition de le faire deviner aux gens ».

 

Quatremille: « Comment définis-tu ton travail artistique, ta musique ? »

Tiers Monde: « Comme du rap, avec tout ce qu’il y a de messages à l’intérieur et tout ce qu’il y a d’innovations. On essaie aussi d’être dans notre propre temps. Donc, je dirais que musicalement, on essaie de suivre les tendances. Donc, simplement comme du rap. »

 

Quatremille: « Tes textes sont souvent conscients, engagés, voire identitaires, pourquoi as-tu choisi cette voie ? »

Tiers Monde: « Parce que c’est naturel en fait. J’essaie d’être le plus sincère possible. Je n’ai pas de Lamborghini, je n’ai pas de « gun » chez moi. Je suis un mec tout à fait normal qui a des problèmes de citoyens français normaux. Donc j’essaie d’être moi-même. Et comme je le dis tout le temps, il y a pas mal de gens qui sont dans ma situation. Donc ils vont se reconnaitre dans mes textes forcément. »

 

Quatremille: « Tu promets d’ailleurs dans ton prochain album de faire des textes plus personnels, tu dis que l’album portera ton prénom, peux-tu nous en dire plus ? »

Tiers Monde: « Bien oui, ce n’est pas forcément une nécessité de le faire, mais je n’ai jamais vraiment creusé dans les sujets familiaux. C’est un truc qu’il faut que je fasse simplement parce que je ne l’ai pas fait avant. Et à chaque album, j’essaie de changer un peu ce que je fais. Là, lyriquement, je savais à la fin de No Future ce que j’allais faire donc je l’ai annoncé dedans. Mais musicalement, je ne sais pas encore la forme que ça va avoir.
J’ai annoncé dans No Future que ça allait être plus personnel, plus profond. Mais ça ne va pas non plus être uniquement des tracks où je parle par exemple de ma famille, de mon enfance… Non, ça ne va pas être comme ça. Au contraire, ça va être plus dans la dissimulation d’indices à droite à gauche. Je pense que ça va être plus audible comme ça. Toujours en gardant le même style de rap, mettre des indices plus privés dedans tout simplement. »

 

Quatremille: « Justement ton dernier album s’intitule « No Future ». Pourquoi ce nom ? Qu’entends-tu par-là ? »

Tiers Monde: « Il faut savoir qu’au début de l’aventure, on voulait faire quelque chose de très sombre, de très nihiliste. Je voulais un peu faire le Mad Max du rap. Après, ça ne collait pas forcément avec ma personnalité. On a vite changé notre fusil d’épaule. On avait déjà l’intro et le titre « No Future » et comme j’aimais bien le terme « No Future », on l’a gardé.
Au fur et à mesure – comme je suis quelqu’un d’assez jovial, en vérité – on est revenu sur des morceaux plus cools, plus festifs comme Mufasa ou Héro. Et le titre « No Future » est resté malgré tout parce que c’était une bonne image. Je crois que c’est un peu une sorte de sonnette d’alarme sur ce qui se passe actuellement. »

 

Quatremille: « Au niveau de la création musicale comment est-ce que vous travaillez ? »

Tiers Monde: « On essaie de signer un peu notre musique pour se différencier. Et moi j’aime tout ce qui est voix, donc j’essaie vraiment d’imposer le délire en France. Après, les morceaux comme Toby Or Not Toby, Le Mal par Le Mal, où ce sont des morceaux plus « fleuves », t’es forcément obligé de les structurer pour que ça soit plus digeste pour l’auditeur. C’est-à-dire, changer un peu la structure. Et justement sur ces deux morceaux-là, c’est Proof le compositeur du label qui m’aide beaucoup.
C’est mon nom Tiers Monde qui est devant, mais après c’est un gros travail d’équipe. C’est vraiment une affaire de famille. J’arrive et je dis : « j’aime bien ce style de sonorité, il y a ce style de message que j’aimerais apporter, il me faudrait une instru comme ça ». Puis souvent j’arrive avec des couleurs : « là mon texte il est violet donc fais-moi du violet ». Même en écriture, j’essaie de ne pas mettre trop de punchline pour que le morceau garde l’esprit. Il ne faut pas que l’instru bouffe cet esprit-là justement. »

 

Quatremille: « La Trap – de plus en plus souvent utilisé par les rappeurs (et que l’on retrouve dans tes morceaux « ma foi », « sans E ») – est un moyen de montrer qu’un rappeur est polyvalent ou c’est pour attirer un plus large public ? »

Tiers Monde: « Je faisais déjà de la trap dans mon premier album Toby or Not Toby. Le morceau Phoenix est un morceau trap. J’en fais parce que ça me plait sur le moment. Je l’ai dit, je ne suis pas quelqu’un qui me casse vraiment la tête sur ce que je fais, comment je vais le faire. En l’occurrence, pour le morceau Phoenix, l’instru avait été proposé à Médine pour son album Protest Song. Quand j’ai entendu l’instru, je suis resté en embuscade pour savoir s’il le prenait ou pas. Il ne l’a pas pris.
J’ai donc sauté dessus, j’ai écrit et j’ai envoyé le morceau. Je marche vraiment au feeling : Il y a une instru là qui est bonne, c’est quoi ? Du rap à l’ancienne ? Un violon à l’ancienne ? J’y vais ! Ah c’est de la trap ça ? Je m’en fous, j’y vais ! J’aime bien, j’y vais ! Je ne me dis pas, il ne faut absolument pas que je fasse de la trap ou il ne faut absolument pas que je fasse de l’autotune. Je fais ce dont j’ai envie sur le moment tout simplement. »

 

Quatremille: « Quels sont les artistes que tu écoutes en ce moment ? »

Tiers Monde: « En ce moment, j’écoute JCole, Kid Cudi. La semaine dernière, j’écoutais Nekfeu. La semaine d’avant, j’écoutais pas mal Kery James. J’ai écouté le dernier album de Médine aussi, il y a deux jours au studio. Je pense que ça se ressent dans ma musique, je suis assez ouvert en écoute. »

 

Quatremille: « Du coup, quelles sont tes influences ? »

Tiers Monde: « Je dirais Nas, Kendrick Lamar et Hova (Jay-Z). »

 

Quatremille: « Quelles sont tes actus à venir ? »

Tiers Monde: « Là, on est sur la dernière date de la tournée. Je suis en studio, j’ai déjà cinq ou six titres de l’album Mamadou. Donc j’espère le finir rapidement avant février ou maximum mi-février. Pour pouvoir essayer d’avoir une sortie avant les grandes vacances, sinon ça sera en septembre. »

 

 

Quelques photos pour se replonger dans l’ambiance :

 

     

     

     

     

 

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