SOZYONE : L’HOMME QUI MURMURE À L’OREILLE DES OISEAUX

Interview : Julie Hanique

Dernière et magistrale réalisation de l’opération Paliss’Art, le double pignon peint du Bruxellois Sozyone invite à ralentir et offre un regard presque bucolique sur le quai de la Boverie.

En 2002, la Ville de Liège décide de faire confiance à la scène du street art liégeois en mettant à sa disposition des palissades de chantier pour des peintures éphémères. Depuis, cette relation fructueuse a participé au développement de l’asbl Spray Can Arts et a permis la réalisation d’une septentaine d’oeuvres dont la moitié sont encore visibles. En effet, la durée de ces œuvres est souvent limitée à quelques années, comme ce fut le cas pour une première peinture de Sozyone démontée en 2018 dans le cadre de la construction d’un nouveau bâtiment. Une deuxième invitation permet à l’artiste de redéployer son univers dans une composition particulièrement réjouissante.

Quatremille : Dans quelles conditions as-tu réalisé ce mural ?

Sozyone : J’ai travaillé sur place pendant 11 jours et demi. C’était compliqué, car il était impossible de placer une nacelle. J’ai tracé le dessin directement sur les pignons, sans projeter d’image, en me repérant à l’oeil par rapport à la taille des échafaudages. La première esquisse du visage et du chapeau m’a pris trois heures et quand je suis descendu pour prendre du recul, la perspective était complètement tronquée. C’était horrible. Finalement, je suis reparti de l’oreille qui avait les bonnes proportions. Je me suis mis beaucoup de pression, car je ne voulais pas décevoir. Après toutes ces années, je n’aurais pas voulu qu’on pense de moi : «Tú antes molabas…» (« avant, tu déchirais…»).

Q : Pas d’inquiétude, l’oeuvre est vraiment très bien reçue. D’ailleurs, au moment de l’inauguration, les  applaudissements des habitants étaient particulièrement enthousiastes.

S : Oui, j’ai apprécié les remerciements, car j’ai peint en pensant à eux. Dans le graffiti, quand tu es en mission, tu penses à ton but, à ton crew, et tu emmerdes le reste du monde. Tu ne penses pas à ceux qui vont être outrés ou effrayés parce que le train a été taggé. Dans le contexte d’une commande publique qui va rester sur place au minimum cinq ans, c’est très différent. Les gens qui vivent en face doivent pouvoir en profiter. Comme mon personnage, ils doivent pouvoir s’allonger au bord de l’eau, une petite pâquerette à la bouche. Pour moi, ça représente l’anarchie.

Q : Dans quel sens ?

S : Pas dans le sens agressif ou destructeur, mais plutôt bio. Un gars posé qui discute avec un oiseau, c’est une image complètement anarchiste. Personnellement, je ne peux pas supporter que quelque chose d’autoritaire vienne casser mon quotidien. Mais je ne suis pas militant car, justement, chacun fait ce qu’il veut. Par exemple, le vélo électrique, qui a été inventé au début du XXe siècle est une invention anarchiste : c’est un truc qui t’est utile et ne dessert personne d’autre. Moi, je ne peindrai jamais une voiture, même si esthétiquement, ça peut être un bel objet.

Q : Ce n’est pas la première fois que tu travailles avec l’asbl Spray Can Arts. Tu as beaucoup de liens avec la scène street art liégeoise ?

S : En fait, depuis 1989, je suis impliqué très sérieusement dans le hip-hop. Dès cette époque, je faisais du graff, du rap, de la musique. Dans les concerts, je croisais forcément des gars de Liège, comme Jabba et Recto (Frédéric Platéus), qui sont devenus mes premiers copains. Ils m’ont présenté toute la bande et tous, sans exception, sont devenus des amis. Ils m’ont rapidement permis d’être en contact avec des artistes de toute l’Europe. Les Liégeois, ce ne sont pas des bombeurs de province. Il y a une vraie scène qui s’est développée très tôt et qui a fait du bruit en France, aux Pays-Bas… Paradoxalement, les Bruxellois voyageaient moins, parce que la ville était plus centrale, plus grande, avec des tas de lignes de métro à niquer. Finalement, quand j’utilise le terme « nous», je parle d’un tas de super potes qui vivent et travaillent dans toute l’Europe, du sud de l’Espagne au Nord de l’Angleterre en passant par les pays de l’Est. Nous avons établi un vaste réseau sans y réfléchir.

Q: C’est quoi la particularité des Liégeois ?

S : C’est un peu idiot de généraliser, mais je les trouve vrais. Ils sont cools pour du vrai quand ils sont cools. Ils sont fous pour du vrai quand ils sont fous. Ils sont saouls pour du vrai quand ils sont saouls. Les Liégeois sont entiers. Alors, c’est pas New York, il n’y a pas toujours les moyens financiers, mais pour se démarquer, ils sont créatifs, encore actuellement. Par exemple, je trouve que ce que le collectif Lost Ninos a réalisé pour le Festival Hib Hub Hooray à Tongres était vraiment super beau.

Q : Pour terminer, je me demandais si tu associais une musique à ton Homme de la Meuse ?

S : J’y ai pensé et puis je me suis rappelé Le Voleur de Louis Malle avec Belmondo. C’est le seul film que je connaisse où il n’y a pas de bande-son, même pendant le générique. Ici, c’est pareil, il n’y a pas de sound track, juste le sifflement de l’oiseau.

Pour suivre Sozyone sur les réseaux : https://www.facebook.com/SOZYONE et https://www.instagram.com/sozyone

Pour découvrir les autres œuvres de l’opération Paliss’Art : https://www.liege.be/fr/decouvrir/plein-air/art-public/palissart

Implantée rue En Bois, 6 dans le quartier Sainte-Marguerite, l’asbl Spray Can Arts propose des ateliers d’artistes, un studio d’enregistrement et une salle d’exposition. Actuellement, vous pouvez y voir le travail d’Honet : https://www.facebook.com/events/355503351812132/

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