VIVO! FAIT SON CARNAVAL

Rédaction : Charlotte Marcourt / Photographies © François-Xavier Cardon

Sacha Toorop et l’Orchestra ViVo! se réunissent exceptionnellement ce samedi 10 février à 20h00 à la Caserne Fonck pour célébrer la sortie du double DVD : « The Sum of its Parts ». La soirée sera d’ailleurs suivie d’une After Party décapante! À l’occasion de ce concert atypique, vous pourrez découvrir les nouvelles créations des compositeurs et interprètes: Aurélie Charneux, Antoine Dawans, Johan Dupont, Jean-François Foliez, André Klénès, Manu Louis, et bien sûr le directeur musical et fondateur de l’orchestre, Garrett List.

L’événement est organisé avec le soutien du Festival de Liège, Les Ardentes et D’une Certaine Gaieté.

« ViVo! fait son carnaval » et a concocté une suite « bergamasque » festive : le spectateur sera en effet invité à danser avec l’Orchestra ViVo! et l’auteur, compositeur, interprète et instrumentiste liégeois Sacha Toorop, à s’animer et à sautiller sur les harmonies musicales originales créés par les vingt huit « carnavaleux », musiciens jusqu’aux dents !

Actif depuis 2010, l’Orchestra ViVo! a été créé sur l’initiative de l’américain Garrett List. Ce dernier, invité par Henri Pousseur à Liège en 1981 pour professer l’improvisation au Conservatoire Royal de Musique, serait devenu le chef de file de la musique dite « éclectique ». Il est une personnalité importante dans le monde de la musique ou encore du théâtre (notamment en 1997 via le projet du metteur en scène de Jacques Delcuvellerie et du Groupov sur le génocide rwandais). Garrett List, ayant quitté son Arizona natal puis New-York où il faisait carrière depuis 1965 pour finalement s’installer à Liège dans les années quatre-vingt, a influencé toute une génération de musiciens de la scène créative belge et internationale. « L’artiste virtuose » a créé « un nombre impressionnant d’œuvres, qu’il s’agisse de musiques de chambre, de cantates, de musiques pour orchestre de jazz, de musiques symphoniques ou encore de musiques pour instrument solo ». En avril 2006, Garrett List crée l’asbl World Citizens Music qui promeut « les échanges culturels par l’éclectisme » pour les « citoyens du monde ». Pour Garrett List, « […] Un citoyen du monde, c’est quelqu’un qui sait et qui sent quelle est sa place sur la planète et qui comprend les relations croisées qui relient l’humanité. […] c’est quelqu’un qu’un vaste éventail de musiques diverses attire et qui n’est pas limité à l’une ou l’autre forme ». Garrett List est donc un réel optimiste qui a une foi inébranlable envers le genre humain et sa curiosité innée. Toutes les personnes qui l’écoutent ou qui ont la chance de collaborer avec lui depuis plus de quarante années ne peuvent que l’en remercier.

L’orchestre ViVo!, ayant déjà été ovationné pour son premier album (Igloo Records) en 2014, permet aux jeunes talents émergents de la musique instrumentale belge de vivre une expérience unique : en s’accaparant les structures musicales classiques (et leur « clarté »), « l’énergie du rock » et de la pop ou encore de la « liberté du jazz », ViVo ! devient donc le creuset d’une création dynamique débordante de surprises, entre musique sérieuse et musique populaire. Dans la continuité des recherches musicales d’Henri Pousseur, ViVo ! est un laboratoire vivant, un éveil à l’inconnu et à l’hybride. Entre expérimentations sonores, performances, improvisations,  chants, slam et rap, ViVo ! pousse les auditeurs au-delà des canevas et joue avec les « matériaux connus » pour mieux les métamorphoser. « Dénué de chef d’orchestre, Orchestra ViVo fonctionne à la manière d’un groupe pop où la frontière entre interprétation et composition s’estompe ». Un joyeux et fameux bric-à-brac orchestro-polymorphe, aux frontières de l’ordre olympien et du tohu-bohu des genres, plus qu’enthousiasmant. Tendons nos deux oreilles !

Afin que les confettis et serpentins virevoltent de plus belle, nous avons rencontré l’artiste Manu Louis, membre de l’Orchestra ViVo! en tant que guitariste depuis les débuts de cette belle équipée sauvage…

Quatremille : Quel est le lien qu’entretient Garrett List avec l’Orchestra ViVo?

Manu Louis : Garrett List voulait créer un « Big Band » mais pour un orchestre classique, une sorte de rêve américain ancré en terres liégeoises  – à la croisée des chemins. En 2010, Garrett List a donc réuni une quarantaine de musiciens belges chevronnés et actifs dans le monde de la création belge pour monter un grand orchestre classique (et non pas un orchestre de chambre) avec des instruments à cordes, à vents (et tout ce qu’il fallait). Toutefois, Garrett List ne voulait pas s’arrêter là et a accepté avec enthousiasme des musiciens de tous horizons qui ont amené une session rythmique à l’orchestre, qui avaient des connaissances en jazz et d’autres genres musicaux divers comme le ska, le reggae ; en improvisation, en chant. Plusieurs musiciens au sein du projet ont de suite composé des pièces ou des chansons originales pour « leur » orchestre vivant, ViVo ! (au sein duquel les mots « improvisation » et « performance » occupent une place fondamentale). Garrett List avait accepté une multitude de musiciens qu’il appréciait [L’auteur du présent article pense aux images du casting du Taking Off de Miloš  Forman, version « orchestre pop-classique »]… Mais il a fallu trouver un équilibre. Nous avons commencé à quarante-cinq et finalement, nous sommes aujourd’hui trente musiciens « fixes ».

Quatremille : Si Garrett List est fort attaché à la conception « occidentale » de l’orchestre classique dont il est important pour lui de conserver le lien viscéral, ViVo ! exemplifie également la rupture d’avec cette tradition…

Manu Louis : Garrett List est en quête, en recherche. Il veut « décadrer » les choses, c’est-à-dire qu’il est tout à fait concevable pour lui qu’un orchestre classique soit conjugué à une session rythmique plus pop (batterie, basse), à l’improvisation jazz, au format de la chanson française chantée plus traditionnelle, voire à la musique électronique. Hors des sentiers « académiques » et hors de la musique de conservatoire, ViVo ! est comme un « électron libre » indubitablement lié à une autre facette de la musique, la musique « populaire ». ViVo ! s’inscrit dans la veine postmoderne très attachée aux fragments. Tous les musiciens de l’orchestre ont un même bagage classique (moi excepté), mais beaucoup se sont intéressés au jazz, au ska ou à d’autres genres musicaux.

Quatremille : La création artistique liégeoise a été un terrain d’expérimentation lié au célèbre compositeur  Henri Pousseur dès les années septante, ce qui a attiré certains musiciens américains…

Manu Louis : Henri Pousseur, un des compositeurs belges le plus important du XXe siècle, et a été nommé directeur du Conservatoire Royal de Musique de Liège en 1975. Il faisait partie d’un groupement international relatif à des compositeurs tels que John Cage, Karlheinz Stockhausen ou encore Pierre Boulez par exemple. Henri Pousseur, en prenant des directions musicales radicales et en participant à l’élaboration de groupements de discussions et de réflexion sur la musique, a amené à Liège des compositeurs tels que Frederic Rzewksi et Garrett List. Ce dernier avait par exemple tissé un lien très important avec l’avant-garde musicale new-yorkaise des années cinquante aux années septante. Henri Pousseur l’a amené à devenir professeur à Liège d’une classe d’improvisation dans un conservatoire classique dans les années quatre-vingt, ce qui devait être unique à l’époque. Les liens entre la musique classique et le jazz par exemple étaient dorénavant envisageables en classe d’improvisation. En effet, un mélange étonnant de musiciens de répertoires différents avait lieu. Toutes ces personnes se retrouvaient au Cirque Divers ou Le lion S’en voile (rue Roture) avec des pointures comme Jacques Pelzer, Steve Houben et d’autres.  ViVo ! est une sorte d’héritier de cette tradition américaine,  de cette façon organique de mélanger ouvertement les genres, en territoire européen. Cet orchestre est un mélange hybride effectué non par le biais d’un collage grossier mais par véritable « absorption ». D’autres créations hybrides héritières de cette « école liégeoise » avaient vu le jour, comme celles d’Aka Moon par exemple.

Quatremille : La manière de jouer au sein de ViVo ! est donc radicalement différente pour les musiciens issus du répertoire classique ?

Manu Louis : Tout à fait, chacun peut trouver une ou sa manière de jouer au sein d’un répertoire complètement différent du répertoire classique conventionnel. Pour un instrumentiste, c’est une occasion incroyable, qui sort de l’ordinaire. De plus, ce n’est pas comme si un chanteur français arrangeait un concert avec orchestre afin d’orner une chanson : la musique est ambitieuse car elle se suffit à elle-même. Elle est en l’occurrence spécifiquement composée pour le langage des musiciens qui vont la jouer, entre pièce classique et chanson.

Quatremille : Quelle est la profonde originalité de cet orchestre « alternatif », qui déjoue quelque peu les codes et les conventions de l’orchestre classique ?

Manu Louis : La place de chacun au sein de l’orchestre est avant tout « participative » et chaque décision est prise collégialement. Ce qui tranche par rapport à un orchestre classique, c’est que l’intégralité de la musique jouée provient des musiciens et que l’intégralité de la musique qui est composée est destinée aux musiciens de l’orchestre (en tenant compte bien évidemment des spécificités de chacun). Nous ne faisons pas appel à des compositeurs extérieurs, et ça nous permet de sortir de la posture habituelle du « compositeur qui donne la partition », de la hiérarchie omniprésente initialement au sein d’un orchestre conventionnel. Nous pouvons donc tester « concrètement » ce que nous composons librement.

L’orchestre est un lieu d’expérimentations et un lieu qui permet à chaque musicien de trouver sa façon de s’exprimer, d’évoluer et de s’épanouir. L’orchestre est un espace au sein duquel les musiciens sont encouragés à écrire, à développer leurs talents. Il y a une forme d’unité dans la multiplicité. En général, écrire un morceau représente un à deux mois de travail, et il est rare que quelqu’un soit censuré. Garrett List, en tant que directeur artistique, assure avant tout la cohésion, la variété, la continuité et la complémentarité entre les morceaux.

Quatremille : Y-a-t-il eu une évolution en termes de choix artistiques ?

Manu Louis : Le socle est la volonté de chercher, de favoriser l’expérimentation, de créer un lien entre la musique académique sérieuse et la musique populaire (parfois en lien avec le théâtre). Quoi qu’il arrive, il est difficile de parler collectivement pour l’orchestre alors que chacun doit pouvoir parler librement et présenter son propre univers au public à l’aide « d’un tout ». Notre programme évolue plus comme celui d’un groupe « pop », organiquement, plutôt que comme celui d’un orchestre classique qui rejoue des pièces composées auparavant. Le répertoire a évolué avec le temps. Par exemple, nous écrivons de plus en plus de « chansons » (au début,  seulement deux avaient été composées).

Quatremille : Est-ce qu’il vous arrive finalement de jouer des pièces strictement classiques ?

Manu Louis : Non, des idées ont été à moitié abandonnées en cours de chemin : Garrett List a voulu réinterpréter du Schuman version « pop » chanté en allemand ou encore des pièces de Schubert, mais de façon tout à fait détachée des intentions du compositeur « originel ». Ces projets n’ont donc pas vu le jour, même s’ils amenaient déjà cette musique « vers un ailleurs ».

Quatremille : Garrett List n’est donc pas le chef d’orchestre de ViVo ?

Manu Louis : Exactement, il n’y a pas de chef d’orchestre au sein de ViVo !, ce qui est une autre spécificité majeure de l’orchestre. Garrett List est le « directeur artistique » et chanteur. Visuellement, il n’y a personne qui nous « dirige ». Tous, nous sommes une seule et même voix. Au début, Garrett List dirigeait l’orchestre, puis nous avons finalement décidé que nous ne voulions plus de « chef » d’orchestre. Sous le point de vue pop, ça parait anecdotique, mais au niveau orchestral, c’est assez étonnant pour une si grande formation.

Quatremille : Comment est-ce que ViVo se réalise concrètement à chaque concert ?

Manu Louis : C’est en effet assez inhabituel que personne ne « dirige » les musiciens. La session rythmique, plus pop, permet peut-être aux musiciens de saisir plus facilement le rythme. Mais, finalement, cette façon de fonctionner et de créer la musique force l’écoute des musiciens, elle permet « l’envol collectif ». Nous travaillons aux répétitions et nous délimitons certaines « contraintes » (la manière de phraser, d’interpréter, les dynamiques). Mais en session live, c’est l’orchestre lui-même qui s’auto-gère et qui crée un son d’ensemble, à partir de lui-même.

Quatremille : Quelles sont les réactions du public lors d’un concert ?

Manu Louis : Chaque compositeur a sans doute une idée de ce qu’il cherche par rapport au public, il est difficile de répondre pour tout le monde. En ce qui me concerne, je pense surtout au contexte et à créer une musique qui fonctionne par rapport à celui-ci et par rapport à ce que j’aime. Les gens sont souvent surpris car ViVo ! développe une musique que les gens n’ont pas l’habitude d’écouter, vu la grande diversité et les « ruptures » stylistiques. Nous constatons que nous attirons surtout un public « non-conservateur », c’est-à-dire qui désire réellement découvrir et expérimenter, dont le point commun est « l’aventure ».

Quatremille : Qu’est-ce qui a été le plus difficile à gérer dans cette forme « d’utopie » ?

Manu Louis : D’un point de vue économique, il est difficile de devenir un orchestre subventionné aujourd’hui, a fortiori si l’orchestre ne rentre pas dans un cadre clair (ou académique) et que sa structure est inventée et non greffée à une institution reconnue.

Quatremille : Est-il difficile de « déménager » l’orchestre ?

Manu Louis : Oui, ça demande beaucoup d’énergie et d’investissement car nous avons tous des autres carrières sur le côté. Mais nous y sommes arrivés plus d’une fois ! Nous avons joués entre 20 et 30 concerts, majoritairement en communauté française. Nous « performons » souvent au sein de structures qui ne sont pas spécialement investies par des orchestres (par exemple : au Jazz à Liège, au Gaume Jazz Festival, au festival Esperanzah !, au Théâtre de Liège ou encore au Musée Curtius).

Quatremille : Etes-vous prêts à insuffler de votre vie ce samedi à la Caserne Fonck ?

Manu Louis : Oui ! Ce « manège » semble également être un lieu inhabituel pour un orchestre – nous y avions déjà joué notre concert inaugural en 2010. Cette fois, nous allons y jouer le répertoire du DVD (dont nous fêtons la sortie !) mais avec la participation du chanteur Sacha Toorop. ViVo ! repart pour un tour, car sa capacité de renouvellement est très forte… chacun y amène une énergie particulière qui forme un tout [L’auteur de l’interview pense au soleil final du Tommy de Ken Russell, sur l’opéra-rock des Who].

Samedi 10 février 2018 à 20h – Le Manège Fonck – 2, Rue Ransonnet – 4000 Liège
Prévente : 12 € et 8,50 € (- de 26 ans et demandeur d’emploi)
Sur place: 15 € et 10,50 € (- de 26 ans et demandeur d’emploi)
Pour réserver vos places, vous pouvez cliquer ici!

MUSIQUE (extraits audiovisuels)

 

Plus d’informations sur l’Orchestra ViVo ! (World Citizens Music): http://garrettlist.com/-Orchestra-ViVo-.html?lang=fr
Plus d’éléments biographiques sur Garrett List : http://www.worldcitizensmusic.com/Biographie.html?lang=fr
Plus d’éléments sur Henri Pousseur : http://www.henripousseur.net/bio.php

The Sum of its Parts, produit par World Citizens Music, est un double DVD comprenant d’une part, la captation complète de l’Orchestra ViVo! au Théâtre de Namur le 20 janvier 2017 et, d’autre part, un clip qui marque l’engagement pour la paix de l’orchestre (diffusé lors des festivités liées à la Journée Internationale du Jazz) et sept « Web videos clips » enregistrées dans le cadre du Gaume Jazz Festival 2016. Le titre du DVD, faisant référence à une citation d’Aristote, révèle l’essence même de l’orchestre : « Le tout est plus grand que la somme de ses parties ».

Double DVD en vente (15 euros)

Distribution dans le cadre de l’événement :  

Violon soprano : Maritsa Ney, Martin Lauwers, Hélène Lieben, Sofia Constantinidis
Violon mezzo soprano : Nathalie Huby, Karlien Opsteeg, Benoît Leseure, Laure Peignault, Joachim Iannello, Nicolas Draps
Violon alto : Jean-François Durdu, Laure Renaud-Goud, Laurence Genevois, Nathalie Angélique
Violoncelle : Corentin Dellicour, Marie-Eve Ronveaux, Caroline Stevens
Flûte : Carmen Heuschen
Hautbois : Charline Briol
Clarinette : Aurélie Charneux, Jean-François Foliez
Basson : Joanie Carlier, Audrey Luzignant
Alto saxophone : Laurent Meunier
Trompette : Antoine Dawans
Trombone : Adrien Lambinet
Piano: Johan Dupont
Guitare: Emmanuel Louis
Contrebasse: André Klénès
Percussion : Stephan Pougin
Chant : Chantal Heck, Garrett List, Emmanuel Louis, Mélodie Moureau, Sacha Toorop Ingénieur Son : Laurent Eyen, Matthew Higuet
Création lumière : Pascal Georis