RETOUR SUR LE MITHRA JAZZ VU PAR L’EQUIPE DE QUATREMILLE 1

Des photographes et chroniqueurs de Quatremille se sont rendus à plusieurs concerts organisés dans le cadre du Mithra Jazz Festival et nous livrent leur ressenti.

 AU-DELÀ DES ENVIES, LES LIBRES VARIATIONS

Chronique : Lucien Halflants

Jeudi 3 mai 2018, 22h30, il fait froid. Le corps est froid, l’envie est froide, le cœur est glacé. Le monde est lourd et pèse comme les liqueurs sur les langues psychotiques. Légèrement anesthésié par les pourcentages distillés, je me dirige donc vers l’extérieur. Sortir, braver l’ailleurs, les autres, les gens, la lumière qui n’est plus, pour se lover dans un autre cocon, celui de la musique, ici, partagée. Bref, je quitte mon marasme intérieur, mon deux pièces protecteur, en espérant trouver refuge dans la chaleur du Reflektor et les rythmiques tout en tenue délicate de Tony Allen.

J’arrive en retard. Une attente plus ou moins impatiente d’un ami plus ou moins à l’heure – celle de son horloge réglée sur le débit des futs d’un bar des alentours -. Enfin, le voilà plus chargé en énergie et en venin que moi ! Je me sens éjecté sur le côté d’une autoroute de la soif. Rien de tout ça ne m’emballe. Qu’importe, Allen, le maitre du swing, acclamé par un public véhément prêt à s’ébranler sur les rythmiques du maitre de l’afro-beat, monte sur scène avec Fela Kuti, le batteur le plus explosif, avec Albarn, collaborateur de Flea, Tellier ou encore Simonon. Premier éclat de tome : hors-temps ! Rien n’y changera. Une heure et quart d’un batteur grabataire, à la traine, alourdissant le groove de son band. Difficile même, d’imaginer quelconques déhanchés sur pareille catastrophe. Il est minuit passé, l’homme a 77 ans et boit à même l’énorme mug qu’il caresse de ses doigts bagués. On tâchera de vite oublier cette soirée, cette représentation écroulée pour le souvenir de celui que Brian Eno citait comme étant « peut-être le plus grand batteur qui ait jamais vécu ». La déception est grande mais une chose reste sûre : Tony Allen l’est aussi.

Au lendemain, l’envie est plus chaude. Je vais voir, découvrir – si l’on part du principe qu’on ne découvre jamais vraiment un musicien qu’en concert – trois de mes idoles à la Cité Miroir. Trois immenses guitaristes parmi les plus influents et singuliers de leur génération : Nels Cline (guitariste folk-rock dans Wilco) accompagné par Julian Lage et plus tard, Marc Ribot, comparse, entre autres, de John Zorn et Tom Waits, rien que ça.

C’est donc Nels Cline et son « four/4 » qui ouvrent la soirée. Le contrebassiste originellement prévu se voit remplacé par un bruitiste rythmique à la bonhommie flagrante, sourire apposé. En milieu de concert, il devra précipitamment quitter la scène avec son instrument massif si maltraité qu’il en aura rompu. L’autre rencontre de ce quartet se passe avec Tom Rainey, batteur à la liberté musicale et gestuelle hypnotisante. Chaque coup de baguette (ou de main) semble s’éloigner tant que possible de l’effet attendu. Il cherche sans gratuité à fuir tout classicisme, à l’éclater d’un toucher macaque que l’on croirait toujours hors tempo mais il suffirait de compter pour remarquer la supercherie. L’homme a bouffé du métronome. Impressionnant ! Puis, il y a Lage, jeune guitariste au son sec et à la technique irréprochable qui semble se transmuter avec Cline pour n’offrir, en chimère, qu’un seul et unique son perdu entre deux guitares, entre vingt doigts véloces et sensibles. La Jazzmaster du maître et la Telecaster du gamin, par instant, ne font qu’une pour mieux se dissocier à la manière des trajectoires de libellules amoureuses. Impossible de parler de l’un sans l’autre. On sent l’écriture de Cline, tel qu’on le connait, au travers d’un jeune homme magnifiquement manipulé mais à qui on aurait laissé la voix intacte. Alors libre dans ce volcan qu’il aura créé, Nels Cline fait du Nels Cline. Entre sons distordus jusqu’à l’abstraction, mélodies à la mélancolie palpable gorgées de réverbérations (type shimmer) jusqu’à ses célèbres envolées rapides et dissonantes. Parfois, on se laisserait porter au-delà des architectures qui nous enferment, parfois, on voudrait arracher le siège qui nous supporte.

Après un rapide détour, par le Reflektor et le funk surproduit de Cory Henry, je rejoindrai Marc Ribot. La rupture est dure entre l’ambiance transcendantale créée par Cline et son génial trio et Henry et son band de beaux gosses. Rien à reprocher à ces musiciens surdoués si ce n’est une propreté questionnante, un surmixage transformant n’importe quel batteur en boite à rythme et des choristes à la précision presque douteuse. Cory et ses Funk Apostles foutent le feu avec leur funk cuté en morceaux de huit minutes. Un véritable rouleau compresseur du groove, de chemises ouvertes et de corps enivrés qui se balancent. Reste – des quarante-cinq minutes disponibles avant les 22h auxquelles doit commencer Ribot – le sentiment d’avoir assisté à une session studio d’un backing band de (très) bons rappeurs américains…

Marc Ribot aura créé l’exact inverse. Dans la noirceur et dans le bruit, sa corde est perdue, mystique, son jeu nerveux et ses mélodies douloureuses et énervées. Ça fait mal, mais c’est ça qui est bon. Ribot accroche la douleur et la révolte à son manche. Il joue sec et lutte contre chaque note et contre les ingés son à qui il semble jouer un mauvais tour en manipulant les réglages de son ampli dès le premier morceau. Sa guitare hurle même dans les silences. Les musiciens qui l’accompagnent –  les Ceramic Dog issus de Secret Chiefs 3 -, semblent lutter avec lui dans une querelle interne, se passant la maitrise des temps. Dès lors que Ches Smith, batteur, s’éloigne et sort de son rôle de fondation rythmique pour s’envoler vers des sphères qui nous sont étrangères, il prête la responsabilité à Shazad Ismaily, bassiste, qui a son tour tiendra la baraque de manière à laisser l’entière liberté lyrique au maestro Ribot. Leur jazz se teinte de punk et d’anarchisme (plus que d’anarchie). Ou peut-être serait-ce l’inverse ? On ne sait plus exactement mais une chose est sûre : il est loin le jazz gentrifié que l’on connait majoritairement aujourd’hui et que l’on ne retrouve, ici, que dans de rares notes des lointaines envolées libertaires du guitariste. Il se permettra même de lire des poèmes quelques peu simplistes mais dans lesquels on retrouvera son gout pour l’engagement à tout prix et la violence précise de son jeu. On croirait voir un trio d’ados aussi géniaux qu’attardés qui s’amourachent dans la haine de leur instrument et qui ne s’écoutent que pour se retrouver au plus profond du brasier. C’est brut, c’est infiniment beau. C’est, au-delà d’un simple concert, un véritable éclat de vie révoltée mis en sonorités et en textes pour chacun d’entre nous.

 

MARC RIBOT ET CORY HENRY VU PAR GÉRALDINE THIRIART

Photographies © Géraldine Thiriart

 

© GERALDINE THIRIART

 

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