NUITS DE SEPTEMBRE, UN VOYAGE À 360° DANS LA VENISE MUSICALE

Rédaction : Sébastien Tong // Photos : Anaïs Willems

Bien sûr, nous avons pu constater l’excellence des effectifs baroques et renaissants des Nuits de Septembre du 6 au 28 septembre dernier. Vox Luminis, La compagnia del Madrigale, et bien d’autres étaient au rendez-vous pour une musique éblouissante et dépaysante. Mais cette année, la direction artistique nous a proposé un 360° pédagogique à Venise. C’est le cerveau aussi enrichi que les oreilles que nous ressortions des différents lieux de Liège où se passaient ces événements. Des lieux qui portaient par ailleurs, eux aussi, leur part de magie. 

Nuits de Septembre 18.09 © Anaïs Willems
Nuits de Septembre 18.09 © Anaïs Willems

Tout Liégeois gagne à assister au moins une fois dans sa vie aux concerts des Nuits de Septembre. Instance liégeoise des Festivals de Wallonie, il s’agit bien là de « l’événement-musique-classique-de-l’année ». Autour d’un thème choisi par la maison-mère, chaque instance réalise un cycle de concerts qui illustre sa déclinaison du thème de base. Cette année, ce sont « les racines » qui étaient au centre de l’attention. Stéphane Dado, directeur artistique des Nuits de Septembre, nous a proposé un programme sur le berceau vénitien de la musique.

Il n’est pas toujours évident d’organiser un cycle de concerts. L’enjeu est de trouver une cohérence à chaque concert, mais également à l’ensemble. Sur ce point, on peut féliciter le festival d’avoir su donner toute l’ampleur à la musique ancienne en donnant au public un ensemble organique et pertinent qui unissait dans un événement musical un lieu, un son, une idée. 

Un lieu

Nuits de Septembre 18.09 © Anaïs Willems
Nuits de Septembre 18.09 © Anaïs Willems

Trouver un lieu pour un concert non amplifié n’est pas toujours simple. L’acoustique ne doit pas gêner les interprètes plus que de raison, et le lieu doit coller un minimum à l’ambiance du concert présenté. Défi relevé pour l’équipe de Stéphane Dado, puisque chaque concert s’est produit dans une atmosphère presque mystique, et chaque salle a su magnifier le son par des effets d’échos et de résonance appréciables. 

Rendez-vous donc dans plusieurs magnifiques églises liégeoises : la collégiale Saint Denis (place Saint-Étienne, derrière les galeries Saint Lambert), la Basilique Saint Martin (au dessus de la gare Liège Saint-Lambert, en remontant vers la Citadelle), l’église Saint Jacques (place Saint Jacques, derrière le bâtiment Axa sur le boulevard d’Avroy).

Autre lieu, tout aussi somptueux, la société littéraire (place de la République Française), dont les colonnes imposantes et le plafond ouvragé sont d’une finesse architecturale remarquable et nous rappellent quelque peu la salle académique de l’Université de Liège (place du XX août), également investie par les Nuits de Septembre. Enfin, la salle philharmonique (boulevard Piercot) bien connue des amateurs de musique classique. 

Un son, une idée

Nuits de Septembre 14.09 © Anaïs Willems
Nuits de Septembre 14.09 © Anaïs Willems

Assister à un concert de musique ancienne, c’est bien entendu apprécier un moment sonore souvent intense. Mais également, c’est voyager dans le temps : retourner à l’époque de ces Vénitiens illustres qui par des points noirs et des lignes nous ont légué quelque chose de leur temps. L’idée de donner dans le programme imprimé des indications historiques sur l’ambiance de Venise, sa politique, son  économie, permet de donner une épaisseur incontestable et époustouflante aux oeuvres entendues. Rendez-vous compte : nous sommes le 18 septembre, dans la belle collégiale Saint Denis, et nous écoutons les Kapsber’Girls nous interpréter les pièces musicales des premières femmes compositrices dont nous ayons, en Europe, une trace écrite! L’occasion, programme à la main, oreille attentive portée vers Stéphane Dado, d’apprendre que ces femmes ont pu composer parce que, notamment, dans l’aristocratie, certains riches offraient à leur fille la possibilité de développer leurs talents artistiques. Cependant, la spécificité de Venise, c’est qu’elle est la capitale de l’édition ! C’est notamment pour cela que ces compositrices nous sont parvenues… Parce qu’économiquement, elles représentaient un marché ! Je vous vois venir… Il est évident que même si les éditeurs faisaient feu de tout bois, éditer une compositrice sans talent n’aurait eu aucun intérêt. Les éditeurs, en capitalisant sur la partition, ont mis pour un temps les compositrices et les compositeurs sur un pied d’égalité. Nous voilà donc à écouter une musique qui n’est plus seulement une ambiance agréable, mais bien plus, qui devient le témoin d’une petite révolution, d’un pas en avant. 

On est d’autant plus accroché à la musique et à ce qu’elle peut nous dire que quatre jours avant, le 14 septembre, on était suspendu aux paroles de Frédéric Degroote qui nous expliquait le chemin du madrigal (une forme musicale) jusqu’au Pays-Bas. Un des moteurs de ce voyage, c’est l’édition ! Tous les morceaux se recollent donc !

Le bonheur d’un festival tel que les Nuits de Septembre, c’est de reconstituer une histoire complète, celle de Venise cette année, et de comprendre comment un certain nombres de choses se sont passées à l’époque. La cohérence très solide entre les concerts permet de véritablement parcourir un chemin au terme duquel on ressort enrichi. 

Je garde personnellement en tête ce concert du 14, avec La Compagnia del Madrigale, qui nous a offert à la salle académique des madrigaux envoûtants et puissants, tout à fait maîtrisés et… pas moins de trois rappels ! Ensuite, le concert du 18 avec les Kapsber’Girls, chaleureuses interprètes, souriantes et très compétentes : en plus du chant, certaines jouent d’un instrument avec brio. Un concert dynamique, chaleureux et puissant. Enfin, je ne pouvais que rester béat devant cette scène étonnante : un groupe à droite, un groupe à gauche, symétriques. Au milieu, un homme au crâne rasé vêtu d’un manteau noir mi-long. Vous lisez toujours le même article : il s’agit d’Hervé Niquet et du Concert Spirituel, l’ensemble qu’il dirige. Avec lui, place à Vivaldi et à son Gloria et son Magnificat. En bref ? Hervé Niquet nous le dit : « On a dit de Vivaldi qu’il avait écrit 400 fois la même pièce. C’est vrai. Et ça marche ! ». En effet, la musique de Vivaldi est toujours en même temps simple et en même temps très ouvragée. Ce qui fait que tout se ressemble, mais rien n’est pareil. Quand on écoute Vivaldi, on ressort en chantonnant les airs entendus. Quand on joue du Vivaldi (surtout au violon), on ressort avec des cloques aux doigts. 

Dernier concert qui m’a particulièrement séduit, celui du 25 septembre à la Société littéraire autour des compositeurs Händel et Scarlatti. Nous étions un peu plus éloignés de Venise et un peu plus proches des compositeurs pour l’enseignement de ce soir-là. L’enjeu, c’était de sentir les différences d’écriture, de composition, entre les deux compositeurs illustres. Et Justin Taylor, claveciniste prodige franco-américain, est parvenu à nous transmettre cet enseignement depuis son clavier. Une interprétation jeune, dont je dirais qu’elle peut encore prendre du caractère et de l’audace, mais d’une virtuosité déjà très présente.  

La musique ancienne est dépaysante, en partie parce qu’elle utilise des instruments auxquels nous ne sommes pas habitués : le violon n’est pas le même que celui d’aujourd’hui, ce ne sont pas des violoncelles mais des violes de gambe, on utilisait des théorbes, des luths, … Cela donne au son une couleur spéciale qui permet de s’évader le temps du concert. Mais également, la forme de la musique n’est pas la même. Le temps musical (le rythme en somme) n’est pas envisagé de la même manière. En fait, peu importe la théorie : on le sent, que c’est différent. Autant d’éléments qui nous transportent vers un autre lieu, un autre temps. 

Alors, on résume… 

Nuits de Septembre 22.09 © Anaïs Willems
Nuits de Septembre 22.09 © Anaïs Willems

L’année prochaine, les Festivals de Wallonie vont donner une thématique à chacune de ses parties, dont les Nuits de Septembre. Nous pouvons être certains que Stéphane Dado et son équipe travailleront tout aussi bien que cette année. Nous allons donc avoir des concerts puissants, des cerveaux fumants, des oreilles dilatées, des yeux écarquillés. Nous aurons vu des interprètes magistraux, entendu des mélodies fameuses, réfléchi à des contextes importants, qui font partie de notre culture. Nous aurons changé d’époque, de lieu, d’atmosphère pour rencontrer les compositeurs et des compositrices classiques et leur monde. 

Alors, t’es vraiment sûr que t’as poney ? 

N.B. : Les Nuits de Septembre se passent toujours dans le centre de Liège, et pratiquent des tarifs étudiants. Les concerts se déroulent très généralement entre 20h00 et 22h00. 

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