MILAN AMELIE NYSSEN: LA BEAUTE DU METIER DE CHANTEUSE

Photographies © Fabienne Petitjean, © Michel Houet
Interview > Tom Foguenne
Rédaction > Samuel Ciulla

 

 

 

Quatremille a rencontré la soprano liégeoise Milan Amélie Nyssen. Elle nous parle de sa passion et de ses projets. On vous laisse découvrir ce qu’elle a à nous dire !

 

 

 

Quatremille : « Donne moi ta punchline! »

Milan Amélie Nyssen : « Frapper à chaque porte et ne pas hésiter à passer par la fenêtre ! »

 

Quatremille : « Comment définirais-tu ton projet artistique ? »

Milan Amélie Nyssen : « Assez bizarrement, pendant longtemps, je n’ai pas vécu le chant comme un projet en soit. J’ai eu beaucoup de difficultés à dire “je suis chanteuse”. Puis, en septembre passé, mon professeur de chant, Teun Michiels, m’a demandé quels étaient mes objectifs. Et franchement, je n’en savais rien ! J’ai un peu été forcée de me regarder dans une glace et d’oser m’interroger sur ce que je voulais faire de moi-même !

Ce que je veux faire dans ce métier, c’est raconter des histoires. Et la voix chantée est un merveilleux vecteur pour cela. Avec le chant, on a le bonheur de parler un langage commun. On peut toucher, faire ressentir des émotions sans parler la même langue que le public. Mais il faut aussi accepter que les gens ne ressentent pas autre chose que ce qu’on voulait faire partager. Et c’est toute la beauté du métier. Notre chant ne nous appartient plus vraiment une fois qu’il a dépassé nos lèvres.

Le monde du chant classique et de l’opéra est un monde de codes assez strictes. Mais on vit une époque fabuleuse, malgré les restrictions budgétaires. Des artistes comme Joyce di Donato osent repousser les limites de cet univers. Elle ose faire des sons “impurs”, parfois carrément “laids” et les crier parce qu’ils collent mieux à l’expressivité de la pièce. Il y a quelques années, des Circassiens sont invités à mettre en scène des opéras ; notamment pour une production de la Flûte enchantée à Liège.

L’univers de l’opéra se décloisonne et c’est super excitant !

J’aime ces artistes un peu fous, qui font des choses grinçantes. Il y a quelques années, Cathy Berberian proposait une version de Ticket to ride des Beatles “à la manière d’un oratorio d’Haendel chanté par une provinciale”. C’est politiquement incorrect ! C’est savoureux ! Elle dépeint tous les travers des jeunes chanteurs qui commencent et qui tentent de sonner comme leurs aînés. Elle pose un regard sur la maladresse des premières années de chant que je trouve très tendre et tellement drôle. D’ailleurs, le film “Florence Foster Jenkins” avec Meryl Streep m’y fait un peu penser.

Ce que j’aime avec ce métier c’est qu’on est au carrefour entre musiciens et comédiens. J’adore le fait de chanter dans des endroits improbables, comme lors d’un défilé de mode où j’étais couverte de lampadaires en dentelle avec une lampe led sur la tête ! Quand on sort de sa zone de confort, c’est là que le métier est le plus palpitant. Côté objectifs, je veux être la meilleure version possible de moi-même car c’est la seule chose sur laquelle j’ai une prise. Un jour, j’ai entendu un incroyable professeur américain, W. Stephen Smith, dire que chaque carrière de chanteur commence par la même phrase : “Waw ! Tu as une belle voix ” ou “Tu chantes trop bien !”. Sans cette approbation d’autrui, tu n’envisages pas de faire de ta voix ton métier. Seulement, on a vraiment tendance à chercher constamment l’approbation. C’est normal ; néanmoins, ce n’est pas toujours très sain !

Mais du coup, j’aimerais à terme monter un projet personnel – au moins une fois par an. En bonne Belge, j’aime tout ce qui ne fait pas de sens. Alors, si je pouvais monter des projets dans le style de Camelot des Monty Python, je serais aux anges ! J’ai vraiment envie de faire partie de projets qui rendent l’opéra plus accessible, qui font rire, qui font du bien ou alors, des performances qui questionnent notre rapport à la société. »

 

Quatremille : « Comment est née ta passion pour le chant ? Et, plus particulièrement, qu’est-ce qui t’a amenée à te tourner vers l’opéra ? »

Milan Amélie Nyssen : « C’est arrivé complètement par hasard ! Je suis partie vivre à Budapest à mes 21 ans. Le temps de trouver un appart, j’ai vécu chez des amis de mes parents … Et je ne pouvais pas m’empêcher de chanter dans la salle de bain. Or ils connaissaient un des musiciens de l’opéra, qui lui-même connaissait quelqu’un qui … Bref, le bouche à oreille ! C’est comme ça que je me suis retrouvée chez Béla Szilagyi, ancien soliste de l’opéra de Budapest. Au départ, j’y allais une heure semaine. À la fin de l’année, j’y allais cinq fois !

Quand je suis arrivée à Budapest, je n’avais jamais mis les pieds dans une salle d’opéra. À la maison, c’était plutôt Brassens, Boby Lapointe, Barbara, Ella Fitzgerald ou de la musique folklorique. Moi, j’écoutais Jeff Buckley et Blur en boucle. Or Béla était – et est toujours – intendant de l’opéra de Budapest. Il m’a poussé à aller voir une première pièce, Othello de Verdi. C’était incroyable. J’étais complètement fascinée par la fosse d’orchestre, le jeu des lumières et ces voix qui dépassent l’orchestre sans aucune amplification. Après ça, j’y suis allée chaque semaine, grâce à Béla. Pendant huit mois, j’ai enchainé les opéras et les ballets. J’entrais dans un monde qui m’était totalement inconnu. Je n’en suis jamais sortie !

Quand je suis revenue à Liège quelques mois plus tard, j’ai passé le concours d’entrée au Conservatoire Royal de Liège. Et ils m’ont prise ! Ce fut un sacré coup de chance. J’y étais allée au culot. Je chantais seulement depuis huit – neuf mois. Je me suis dit : il y a un conservatoire à Liège, je retourne y vivre, alors essaie ! Le culot, ça fonctionne assez bien pour moi ! Alors que j’étais encore au conservatoire, – je ne sais pas quelle mouche m’avait piquée -, j’ai écrit à l’agent de Christa Ludwig, une légende vivante de l’opéra, en demandant si Madame Ludwig donnait des cours. Deux semaines plus tard, je décroche mon téléphone et … “allo, ici Christa Ludwig, quand voulez-vous avoir cours ?”. Je me suis retrouvée à avoir quatre heures de cours à l’opéra de Vienne avec elle. Ce fut clairement un tournant dans ma vie. »

 

Quatremille : « Peux-tu nous parler des Maîtres Sonneurs – structure basée à Toulouse – que tu as rejoint il y a quelques mois ? »

Milan Amélie Nyssen : « Bien-sûr ! Les Maîtres Sonneurs ont deux structures. L’opéra studio, dont je suis membre, et une compagnie d’opéra. Avec l’opéra studio, on a la chance de suivre une formation étalée sur un an, environ trois jours par mois. Chaque week-end est vécu comme une master classe avec une thématique particulière. C’est très intense comme formation. On a peu de temps et beaucoup de professeurs – une metteuse en scène, un chef d’orchestre et trois chanteurs. Du coup, on enchaîne les sessions de cours individuels et collectifs. De janvier à avril, nous proposons un concert dominical matinal. Et fin mai, les Maîtres Sonneurs nous offrent la possibilité d’auditionner devant un parterre d’agents et de directeurs de théâtre. C’est une sacrée opportunité ! Ici, ce sont les agents qui viennent à nous. Reste plus qu’à travailler et à croiser les doigts d’ici là !

J’aime beaucoup leurs approches. Comme nous n’avons qu’un week-end de travail par mois, ils sont très francs. Ils cherchent l’efficacité et on n’a pas le temps de se tourner les pouces. Ils nous poussent à avancer et à aller au-delà de nous-même. Parce qu’avec deux jours pour monter un concert sur un répertoire neuf, il faut vraiment leur faire confiance, se faire confiance et oser sauter dans le vide ! Mais avec cette formation, on a de bons parachutes ; alors, généralement, on fait une jolie balade musicale sans trop de turbulences.

En plus de l’opéra studio, les Maîtres Sonneurs ont une compagnie d’opéra sur Toulouse avec qui ils montent des opéras (somme toute, c’est chose logique), notamment des pièces moins connues comme le Docteur Miracle de Bizet. La compagnie est née avant l’opéra studio. Je crois qu’ils voulaient justement faire profiter de leur réseau à un plus grand nombre en ouvrant l’opéra studio. »

 

Quatremille : « Tu as eu la chance de travailler dans différentes villes : Budapest, Liège et maintenant Toulouse. Fort de ces expériences, que peux-tu nous dire du monde musical liégeois ? »

Milan Amélie Nyssen : « À vrai dire, je n’ai fait que suivre des cours à Budapest. Je n’y ai pas encore travaillé ! Mais qui sait … !

Pour la Belgique, ce qui est formidable, c’est qu’il n’y a pas moins de sept instituts supérieurs de musique. C’est complètement fou quand on sait qu’en France, il n’y a que deux conservatoires de type “universitaire”, Paris et Lyon. C’est une chance ; surtout pour quelqu’un comme moi, je suis tombée dans la soupière sur le tard. La Belgique permet à des profils atypiques, qui ne sont pas nés dans une famille de musiciens de faire ses armes. Après, ce n’est franchement pas facile. Je n’avais aucune formation quand je suis rentrée au Conservatoire Royal de Liège. Je ne savais pas lire la musique, je n’avais jamais pris de cours de théâtre, rien. Juste les cours chez Béla pendant huit mois… c’était un peu maigre pour suivre un cycle supérieur. Du coup, il m’a fallu travailler plus pour y arriver. Mais ça permet de tester son envie de faire ce métier.

Je remarque qu’on a vraiment eu beaucoup de chance à Liège en ce qui concerne, notamment, l’aspect scénique. Après tout, c’est la moitié du boulot. Chaque semaine, durant notre formation, on avait un cours d’orthophonie, d’art lyrique et de mouvement scénique et cela tout au long de l’année. Je me suis toujours demandée comment ils parvenaient à monter en un an des spectacles de qualité avec des bouts de ficelle et des gens de niveaux différents. Avec le recul, je me rends compte de la chance qu’on a eu d’avoir une école où on a vraiment pu faire ses premières armes scéniques, où on a pu tester ce que ça veut dire de chanter en courant, sautant, sous une cape. Ce sont des choses que les récitals ne nous apprennent pas. Je me souviens de Daniel Donies, metteur en scène, qui nous a appris à “réduire le mouvement”, de passer de l’air d’opéra avec ses grands gestes à la scène intime d’un récital. Ce sont des outils très précieux, dont je ne mesurais pas la portée à l’époque.

Et puis, Liège bénéficie d’une grande scène. Je trouve ça incroyable d’avoir une scène d’opéra dans une ville de deux cents milles habitants. Ça crée de l’emploi et une belle dynamique culturelle. Après… une maison d’opéra, reste une maison d’opéra avec ses contraintes. Par exemple, il y a beaucoup d’opéras courts, d’une quarantaine de minutes, qu’il leur est impossible de monter car ces scènes lyriques n’utilisent pas les chœurs. Liège a de nombreuses scènes plus petites qui seraient parfaites pour monter ces spectacles plus courts et qui pourraient amener un autre public à aimer ce monde de l’opéra.

Liège bénéficie de plein d’autres scènes et de lieux de cultures très dynamiques, que ce soit la Casa Nicaragua, l’Aquilone en passant par le Reflektor, la Boverie et le Philharmonique. C’est incroyable le nombre de salles de qualité pour une petite ville. Ça permet un beau mélange des genres.

Ce que j’aime beaucoup en Belgique, c’est le caractère professionnel dans les auditions. Il y a un certain code déontologique ; on ne nous coupe pas en plein milieu d’un chant, on nous dit bonjour, ils ne jouent pas avec leur gsm, il n’y a pas de commentaires personnels ou blessants sur le physique. Ce n’est malheureusement pas la même chose partout.

Et puis, quand on est belge, on bénéficie d’un capital sympathie. Surtout en France et en Hollande. En même temps, le premier sujet que les gens abordent, c’est la bière et le chocolat. Ça met forcément de bonne humeur ! Et puis je crois que l’autodérision à la belge plait. »

 

Quatremille : « Si tu pouvais chanter dans l’Opéra de ton choix, lequel choisirais-tu et pourquoi ? »

Milan Amélie Nyssen : « Budapest et Liège, parce que ce serait comme chanter à la maison. Ce serait une sacrée revanche pour la fille qui a commencé la musique à 21 piges. Tous mes potes pourraient venir et ce serait une grande fête ! Etre sur la scène après avoir été dans le parterre.

Après, si je ne me mets aucunes limites et que je rêve à voix haute, le Met, sans hésiter ! C’est un rêve de se dire que ma voix pourrait me faire voyager au bout du monde. Ce lieu est un symbole dans le monde de l’opéra. Je pense que c’est le graal de tous chanteurs lyriques.

Après si je devais choisir un rôle … La question est difficile ! Vous m’auriez posé la question ces sept dernières années, j’aurais répondu Le château de Barbe-Bleue de Bartók sans aucune seconde pensée. J’aime l’ambiance sombre qui s’en dégage. J’aime cette musique qui “frotte”, avec ses exquises dissonances. Mais depuis quelques mois, je répondrais La Sonnambula de Bellini, car grâce aux Maîtres Sonneurs, j’ai eu un déclic sur le travail de cet opéra. Du coup, je le chante jour et nuit, sous la douche, en égouttant les pâtes, en promenant le chien que je n’ai pas … Bref, cet opéra m’a envouté. »

 

Quatremille : « Quelles sont tes prochaines actus ? »

Milan Amélie Nyssen : « Jusqu’en mai, ce seront principalement des concerts à Toulouse. Après, j’ai vraiment envie de monter mes projets persos. Je rêve de mettre en place une troupe d’opéra à géométrie variable en région liégeoise. C’est une structure qu’on retrouve beaucoup, notamment à Paris ou à Bruxelles, mais on en manque cruellement en province. Alors que paradoxalement, Liège a plein de scènes et de lieux – je pense à la Halte, à l’An-Vert, mais aussi à la chapelle Saint-Roch – qui permettraient de monter des projets plus atypiques.

Il y a également un projet d’opéra à la portée des enfants qui germe dans ma tête. Un projet qui irait directement à leur rencontre, dans les écoles.

Et puis dans le plus concret, un duo avec un ami ténor italien, Alfonso Giuliani, qu’on espère exporter à Liège et en Wallonie.

Et enfin, toujours, continuer à frapper à toutes les portes et voir où ma voix peut me mener. Une fois que la page Toulouse sera tournée, j’irai voir du côté du doublage, du théâtre… voir quelles rencontres sont à ma portée. »

 

 

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