MARISOL PEREZ : LE STYLE DE CARACAS À LIÈGE

Propos recueillis par Astrid Maigné-Carn / Photographies : Margaux Dejardin / Musique vidéo : Xavier Lamotte

L’une des créations de Marisol, faite à partir de jeans retravaillés. – Crédit : Margaux Dejardin

Cette talentueuse styliste de 26 ans, diplômée de l’Helmo, s’est d’abord aventurée sur le sol belge pour apprendre le français. Tombée amoureuse de Liège et de la Meuse, la jeune vénézuélienne a décidé de quitter son pays pour commencer sa carrière en Europe. Après s’être spécialisée dans la lingerie et la corsetterie lors d’un séjour Erasmus à Barcelone, Marisol s’est initiée à la bijouterie avec Louise Kopij. Avec une volonté de ne s’inscrire dans aucun style et un mélange des cultures certain, cette émouvante créatrice prêche une mode éthique et responsable. Interview mode haute en couleurs !

Quatremille : Quel est ton credo, ta punchline ?

Marisol Perez : Une citation de Bob Marley: « Tu ne sais jamais à quel point tu es fort, jusqu’au jour où être fort reste la seule option. ». Je suis arrivée ici en 2011, à 18 ans. J’ai quitté mon pays, le Venezuela, mes parents sont toujours là-bas. Beaucoup de choses dans ma vie ont fait que j’ai dû me battre. Le stylisme aussi, c’était difficile. J’avais beaucoup de mal avec les cours théoriques, le niveau de français était élevé. On faisait beaucoup de nuits blanches pour nos travaux. Ce sont des moments où j’ai vraiment dû prendre sur moi et continuer à avancer.

Quatremille : Comment décrirais-tu le style de tes créations ?

M. P. : C’est très difficile à dire. C’est quelque chose que j’ai du mal à définir moi-même. Beaucoup de gens me disent qu’en voyant mes créations, ils savent qu’elles sont de moi. Personnellement, je ne trouve pas. J’ai du mal à me caser dans un style. Chez d’autres stylistes, tout est noir ou tout est blanc, ou tout est dans le même tissu,… Mes collections sont toutes différentes. En revanche, c’est toujours féminin et près du corps. J’aime mettre en valeur la silhouette de la femme. J’aime aussi beaucoup les tailles hautes. Voilà ce qui me définit un peu. Jamais je n’irais dessiner un pantalon taille basse. Il y a beaucoup de courbes dans mes créations. J’aime beaucoup le travail des matières, les travailler moi-même et créer quelque chose.

Quatremille : Peux-tu me décrire tes collections ?

M. P. : La toute première collection que j’ai créé, sans compter les petites créations réalisées pour l’école, s’appelait Marché. J’ai beaucoup travaillé sur les couleurs et la géométrie. J’aime les voyages, dans chaque pays il y a des marchés. Les textures, les mouvements, les formes que l’on y trouve m’ont inspirées. Sur ces créations, il y a des couches comme si c’était des fleurs ou des fruits exposés. Une fois terminée, Top Model Belgium a choisi des pièces de ma collection pour shooter en République Dominicaine. C’était un défi de rendre un travail réussi avec beaucoup de couleurs ! Après celle-ci, c’est la collection “Je consomme donc je suis ?” qui est venue il y a déjà deux ans. Je l’ai faite défiler en 2017. J’ai décidé de complètement recommencer cette collection deux mois avant la deadline.

L’une des créations de Marisol, faite à partir de bache plastique retravaillée. – Crédit : Margaux Dejardin

Quatremille : L’upcycling contre la fastfashion, c’est ce que tu prônes dans cette dernière collection ?

M. P. : Si on commence par le début, par la résine de tout ça: je suis quelqu’un de très empathique. Quand je suis arrivée en Belgique, j’ai eu l’impression de recevoir trop d’informations d’un coup. Je me suis rendu compte que l’industrie en générale travaille pour ses propres intérêts, c’est à dire l’argent d’abord. Je suis tombé sur des documentaires sur la nourriture, l’écologie, etc. Ça m’a beaucoup inquiété. Je me suis demandé pourquoi je faisais de la mode, à quoi ça sert ? Il y a des choses tellement plus importantes les vêtements. Je me suis sentie un peu égocentrique. Je me suis beaucoup remise en question, je ne savais pas quoi faire. Je devais trouver un thème qui m’intéressait pour mon TFE. C’était une remise en question générale de la société. Je ne pouvais pas parler de tout, il fallait que je me recentre. J’ai vu le documentaire The True Cost. J’ai pleuré six fois pendant le film ! J’étais très choquée. C’est suite à cela que je suis partie sur le thème de la fastfashion et du recyclage, il fallait de la cohérence.

Quatremille: L’enjeu du recyclage prenait de la place dans cette collection-là, est-ce que cela continue à avoir de l’importance dans tes créations ?

M. P. : Oui. J’ai refait quelques pièces après cette collection-là, du prêt-à-porter. Mais rendre quelque chose de simple en utilisant des matières recyclées, c’est très compliqué. Je ne sais pas trop comment m’orienter vers une mode écologique tout en faisant quelque chose que j’aime. J’aime beaucoup les tissus colorés. Les tissus écologiques se trouvent surtout dans des gammes de couleurs très naturelles comme le calicot par exemple. Ce sont rarement des couleurs vives. Difficile de choisir entre ma personnalité et mon éthique. En tous cas, j’ai envie de continuer à faire de la haute couture en recyclant.

Quatremille : Selon toi, quel impact cette mode engagée devrait avoir sur les autres ?

M. P. : Tout d’abord, je l’ai fait pour ma conscience. Bien entendu, j’espérais aussi que les gens ouvrent un peu les yeux. Il y a beaucoup de gens qui disent que l’on ne peut rien faire, que c’est comme ça. Je pense que si nous nous y mettions tous un peu, cela pourrait engendrer un changement. Tu es responsable de tes choix et de ce que tu portes. Ce n’est pas seulement la faute des autres. Le porte-monnaie des gens constitue leur pouvoir. Tu ne veux pas d’une mode comme celle-ci ? Ne vas pas acheter là-bas ! Il faut rester conscient.

Quatremille : Penses-tu avoir déjà enclenché ce changement autour de toi ?

M. P. : Oui. Une de mes professeurs, celle qui a corrigé mon TFE, m’a dit que mon sujet l’avait beaucoup touché. Elle a donc créé Slow Fashion Belgium. Lorsqu’elle me l’a dit, j’étais impressionnée. Moi, petite étudiante qui faisait mon TFE, que ma prof me dise tout ça m’a rendue très fière. L’ASBL Slow Fashion bouge beaucoup. J’ai d’ailleurs donné un workshop à Bruxelles pour eux, il y a peu de temps. Il s’agissait de retravailler les jeans, de leur donner une seconde vie. Les gens venaient et choisissaient des pièces. Mon rôle était de les aider à les transformer, de donner des conseils pour la couture. Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une forte demande pour ce genre de workshops. C’est très positif.

Crédit : Margaux Dejardin

Quatremille : Qu’est-ce qui démarque tes créations ?

M. P. : C’est très difficile pour moi de définir ma personnalité en tant que créateur. Peut-être que ma spontanéité me démarque. Je suis sur tous les tableaux. Je ne reste pas dans un style. Je connais des créateurs qui restent beaucoup dans le même ton de couleur, par exemple. Pas moi. Je peux tout à fait faire une collection de maillots de bain demain et une collection de jeans après-demain. En revanche, je ne sais pas si cela me donne vraiment une identité en tant que styliste. J’ai toujours envie de partir partout. Ça n’est pas “Marisol fait ça”, Marisol fait un peu de tout ! J’aimerais trouver ma voie et peut-être qu’un jour je me dirai “waouh c’est ça que je veux faire”.

Quatremille : Qu’est-ce que tu penses de Liège ? Penses-tu que ce soit une bonne ville pour te lancer ?

M. P. : J’aime beaucoup Liège, les gens ici sont très accueillants, très ouverts. Lorsque c’était difficile pour moi, pendant mes premières années d’études, et que je sortais, je pouvais parler avec la personne juste à côté de moi. J’avais des amis toute la soirée ! Et puis, j’adore la Meuse… Quand l’hiver arrive en revanche, je souffre. *rires* Professionnellement, il y a des chances de se faire connaître ici. Plein de choses se mettent en place à Liège, beaucoup de créateurs s’y sont lancés. Il y a des possibilités ici pour évoluer. Pour soi-même. Les gens ont de plus en plus conscience de leur consommation en général, ils demandent des choses différentes. Je ne dis pas que ce serait facile, personne ne veut acheter des vêtements de créateurs tout le temps. Maintenant, je ne veux pas m’inscrire dans une catégorie de clientèle. Je fais aussi bien du prêt-à-porter que du haute couture. J’ai envie d’habiller tout le monde, de faire des collections qui soit commercialisables aussi à l’étranger. J’aimerais retourner à Barcelone et créer là-bas. La culture y est plus proche de la mienne. J’aimerais retrouver mes racines et vivre autre chose. Mais bien sûr que je vais démarrer ma carrière ici, à Liège !

Prochainement, la styliste fera défiler sa collection “Je consomme donc je suis ?” lors du Liège Fashion Show.
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La collection « Je consomme donc je suis ? » – Crédit : Margaux Dejardin

Marisol Perez – Crédit : Margaux Dejardin

Collection Marché, shoot en République Dominicaine – Crédit : Philippe Doignon

Collection Marché, shoot en République Dominicaine pour TopModel Belgium, 2016. – Crédit : Philippe Doignon

La pièce phare de la collection « Je consomme donc je suis ? » – Crédit photo : Jannis Mattar

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