MARINE SAVARIS : NOURRIR SON ART DE PARADOXES

Questions > Rachel Thonart et Anaïse Lafontaine / Réponses > Marine Savaris / Mannequins : Eva Teetaert et Vicky Lugentz de flag models agency

 

Étudiante à l’HelMo dans la section mode, Marine Savaris a accepté de répondre à nos questions. En résulte une discussion intéressante nourrie par les concepts de perfection, de paradoxes autour de thèmes tels que la fête, le bruit ou le mouvement. Et puis la Belgique, évidemment.

Quatremille : Marine, qu’elle est ta punchline, ton crédo ?

Marine Savaris : « Les détails font la perfection de mon imperfection ». J’adore jouer avec ce que l’on ne voit pas au premier coup d’œil. Certains détails se dévoilent uniquement de près et j’aime quand les gens s’approchent de mon travail. À mon sens, cela rend l’aspect créatif plus intéressant et j’ai envie de me surpasser, d’aller au bout des choses. Plus il y a de détails et plus mon travail me paraît abouti. Mais comme la perfection n’existe pas, je vise l’imperfection la plus parfaite.

Quatremille : Quel paradoxe fort définirait au mieux ton univers artistique ?

Marine Savaris : En fait, c’est assez drôle, j’adore les contradictions et les mélanges du coup je dirais que mon paradoxe fort, c’est le paradoxe lui-même. La présence de paradoxes est au cœur de mon univers artistique, donc je ne les compte plus. Dans mon processus, je recherche souvent l’association d’une idée et de son contraire, la fusion de deux choses opposées pour n’en faire plus qu’une.   

Quatremille : Pourquoi avoir nommé ta dernière collection Vacarme ?

Marine Savaris : Il me fallait un nom percutant. J’en ai parlé avec mes potes autour d’un verre ou deux et puis « Vacarme » m’est venu à l’esprit. C’est un mot puissant qui ne passe pas inaperçu et en plus de ça, on l’utilise trop rarement. Le vacarme, c’est l’équivalent d’une fête qui dérange, d’un bruit incessant. Mon but était de faire une collection qui percute et qui interpelle. VACARME !

Quatremille : Avec Vacarme, tu dis vouloir « créer du bruit en silence » et t’être inspirée de « l’excès de la danse jusqu’à épuisement du corps ». Peux-tu développer ?

Marine Savaris : Je voulais que mes vêtements soient percutants visuellement, qu’ils fassent du bruit sans qu’on ait besoin d’entendre quelque chose, que ce soit brouillant simplement grâce à leur dégaine, aux matières et aux couleurs super caractérielles et tranchées.

Puis j’ai aussi travaillé dans ce sens en fonction de ma personnalité. Je suis quelqu’un d’assez réservé mais qui aime se lâcher dans l’intimité et faire la fête, bouger énormément. Je me suis inspirée de l’excès de la danse jusqu’à épuisement du corps parce qu’une photo vue sur le net m’a énormément fascinée et c’est ma principale inspiration. Ce cliché est le tout premier point de départ de ma collection.

Quatremille : Paradoxalement, tu crées des silhouettes qui rendent le mouvement difficile… Que dire de cela ?  

Marine Savaris : Oui, au premier abord, effectivement. À la base, mes vêtements ne sont pas prévus spécialement pour faire la fête. Ils s’inspirent de ce que j’observe lorsque les gens sont en situation d’inconfort en soirée. J’ai notamment créé un jeans dont le bord est retroussé à l’excès pour éviter qu’il traîne sur un sol encrassé.

Dans mes vêtements, le mouvement se retrouve au niveau des formes que je conçois et non dans le fait de bouger réellement. Cependant, je veille toujours à en faire des tenues portables.

Quatremille : Tu dis t’inspirer à la fois des marathons de danse des années ´20 et des raves des années ‘90. Comment as-tu réussi à conjuguer ces imageries ?

Marine Savaris : Ces deux époques se ressemblent énormément au point de vue de l’excès. Les années 20’, c’est l’after de la guerre. Les femmes commencent à boire, c’est la prohibition, on danse et on fait la fête, on veut des distractions. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les marathons de danse organisés pour gagner un peu d’argent à une époque où beaucoup de gens sont dans la dèche. Les participants étaient parfois prêts à laisser leur vie sur la piste. Les années ’90, c’est la rébellion envers le système, les gens sont en quête d’échappatoires à la société. Certains se mettent à danser sans arrêt pendant trois jours pour oublier la vie quotidienne.

Quatremille : Quel est ton processus de création ? Comment passes-tu de l’idée au concept et du concept à la concrétisation matérielle (choix des matières et des couleurs, découpes des silhouettes) ?

Marine Savaris : Je suis quelqu’un de très perfectionniste mais ce que je préfère c’est laisser une place à l’inconnu, aux surprises, à l’inattendu voire même aux problèmes pendant que je construis mes pièces. Mes problèmes deviennent mes atouts. Il m’arrive de coudre deux morceaux d’une pièce à l’envers et la forme qui en a découlé est parfois plus intéressante que celle que j’avais prévue au départ.

Je commence par avoir une idée de thématique puis je l’observe dans tous les sens et ensuite en découlent des concepts qui deviennent à leur tour des formes.

Je m’inspire beaucoup des ambiances de cinéma comme on en trouve dans les films de David Lynch, de photos de faits réels comme celles de Weegee, de musiques que j’aime comme Al’tarba, Paula Temple, Rødhåd, Mr Oizo…

En ce qui concerne les matières ce sont des matières brutes, industrielle et solides, qu’on retrouve en soirée (latex, jeans, nylon, Licra…) et les couleurs, ce sont mes couleurs de prédilection, celles qui me parlent le plus avec le blanc en fil conducteur. Sur mes matières j’ai incorporé pleins de choses qu’on retrouve lorsqu’on sort en soirée : des jetons pour prendre à boire, des stickers normalement posés sur les murs, des éclaboussures de verres renversés, etc.

Quatremille : Est-ce que tu aurais envie d’intégrer cette esthétique de soirée et de mouvement dans la vie quotidienne ? Ou es-tu plus attirée par la création conceptuelle ?

Marine Savaris : Un peu des deux, je suis conceptuelle et en même temps j’aime bien mettre mes vêtements dans la vie quotidienne. Je veux pouvoir voir mes concepts portés dans la rue. Je réalise chaque année une ligne de t-shirts et une paire de boucles d’oreilles, en relation avec ma collection, que je commercialise pour que n’importe qui puisse porter un petit bout de ma collection dans la vie quotidienne sans devoir acheter une de mes pièces de collection. Cette année, j’ai sérigraphié à la main les t-shirts avec le motif de l’affiche de la soirée Vacarme soirée qui aura lieu en 2023–, à la façon d’un tampon d’entrée de soirée. Et mes boucles d’oreilles, elles, sont des anneaux de 3 tailles différentes, couleur argent, qui contiennent un jeton de soirée.

Quatremille : Quelles sont tes plus grandes influences dans le milieu de la mode ? Et que dire de la mode belge ?

Marine Savaris : Je tire mes influences d’un peu partout. Je peux apprécier un détail dans une marque que j’apprécie moins d’habitude et la trouver intéressante. Je regarde tout ce qu’il m’est possible de regarder. Si je dois citer vraiment quelques noms qui ne me déçoivent jamais, je dirais Proenza Schouler (Lazaro Hernandez et Jack McCollough), Céline (Phoebe Philo), Raf Simons et Dries Van Noten. La mode belge, pour moi, est très particulière : on a une façon stylistique de voir les choses qui n’est pas la même dans d’autre pays. On a la super cote à l’étranger et ce n’est pas pour rien. Preuve en est, je cite deux créateurs belges dans ma liste.

Quatremille : Y a-t-il une collaboration qui te fait rêver ?

Marine Savaris : La collaboration qui me fait rêver, c’est toujours la prochaine. Pour ma collection Vacarme, j’ai réalisé plusieurs collaborations : j’ai collaboré avec Sophia Benmansour, qui a réalisé les boucles d’oreilles et les boucles de ceinture, Su Zo qui m’a dessiné en BD les personnages de l’affiche, Xavier Lamotte qui a géré le graphisme et Chloé Thimister qui a réalisé des perlages sublimes en relief. Je les remercie tous énormément ! Cette année, je vais encore dénicher plusieurs collaborateurs. J’aime travailler en groupe, qu’il y ait un vrai échange sur mes idées. Encore une fois si je dois citer un nom précis je dirais Glenn Fabry. C’est le dessinateur des couvertures de la saga de BD Preacher dont je suis totalement fan. J’adorerais qu’il me dessine des pages qui deviendraient les motifs sur une de mes collections.

Quatremille : Comment comptes-tu faire évoluer ton projet et où peut-on suivre ton actualité ?

Marine Savaris : J’entame à ce jour ma troisième et dernière année à l’Helmo, section mode. Je suis en pleine conception de ma future collection qui sera visible au défilé de fin d’année qui se déroule fin juin. Et en parallèle je continue à produire des t-shirts. On peut me suivre au quotidien sur Snapchat si on veut me voir en action, Facebook pour discuter avec moi et surtout Instagram où l’on retrouve tout ce que j’aime et qui offre une visibilité de l’ensemble de ce que j’ai déjà fait.

Snapchat : rine-ma23
Facebook : Marine Savaris
Instagram : savarismarine

Quatremille : Merci !

 

Photo dont parle Marine dans la quatrième réponse. Photographies © Library of congress, Corbis

 

QUELQUES IMAGES

Mannequins : Eva Teetaert et Vicky Lugentz de flag models agency