LES DIFFERENTS UNIVERS DE MARINE DRICOT

Photographies © Marine Dricot / Interview > Sophie Breyer / Rédaction > Eugénie Baharloo

 

Quatremille a rencontré Marine Dricot, talentueuse photographe et « clippeuse ». Elle a répondu à nos questions et on vous livre son interview !

Quatremille: « Comment définirais-tu ton projet artistique ? Quelles sont tes influences ? »

Marine Dricot: « Chaque clip est un projet qui me prend un ou deux mois, si je devais définir mon travail : du temps. Même si parfois les délais sont courts, je mets le maximum de temps possible dans l’écriture.

Je suis arrivée au clip parce qu’au départ je viens de la photo. Comme beaucoup de « clippeurs », tout a commencé en tâtonnant la fonction vidéo de mon appareil photo. Dans mon travail photographique, j’ai souvent tendance à faire des narrations un peu tirées par les cheveux. Elles tentent de laisser le plus de place possible à celui qui regarde, pour ne pas dire que je suis la seule à les comprendre. Quand je suis arrivée au clip, j’ai directement fonctionné de la même façon en matière de narration, mais en essayant de trouver des fils plus accessibles. Raconter les choses et faire des ponts entre deux idées tout en essayant de garder une certaine liberté en se posant des questions sur la forme à adopter pour faire passer une information. J’aime quand un clip est gourmand, l’idée d’un clip de geek, qu’on doit mater plusieurs fois pour tout voir ou tout comprendre.

Mes influences sont souvent complètement éclatées en fonction du projet et souvent pour les clips je vais chercher un peu à côté de ce qui me parle le plus. Je suis vachement animée par des artistes comme Cronenberg, Bruno Dumont, Lars Von Trier, Hal Hartley, Araki, Lorca diCorcia ou Ed Atkins, des artistes assez différents mais qui ont quand même tous ce goût pour la mise en lumière des travers de notre humanité ou la désacralisation d’une Amérique moderne. D’ailleurs ce goût pour le rêve américain, détruit ou bien sans être remis en question, c’est un truc que j’adore travailler.

J’essaie toujours que mes images n’aient pas l’air « Belges ». J’ai grandi devant une TV que je braquais sur les États-Unis. Je suis souvent plus touchée par des images et des films sombres et froids. Beaucoup plus proches de mon travail photo. C’est pour cette raison que j’aimerais énormément clipper de la musique électro ou du hip-hop. Finalement, les chansons que j’ai le plus clippé ne pouvaient pas coller à ce genre d’univers.

C’est important pour moi de ne pas tomber dans le clip « court-métrage » en Cinémascope qui nie la musique pour raconter sa propre histoire. Il faut se coller au morceau, je sais que si j’avais suivi mes propres envies pour la plupart de mes clips, j’aurais détruit les chansons et les clips par la même occasion. C’est cet exercice que j’adore, le clip est un terrain d’expérimentation super. Tu te colles à des univers toujours différents et tu testes, ça aide à rester curieux. »

Quatremille: « Tu as réalisé plusieurs clips pour le groupe Robbing Millions et dernièrement pour le morceau Cabriolet de Odezenne. En amont, comment se passent ces collaborations ? Quel est ton niveau d’indépendance par rapport aux musiciens ? »

Marine Dricot: « Souvent quand je reçois un morceau, je l’écoute en regardant pleins de bouts de films ou de vidéos internet différentes pour trouver la bonne voie. La plupart des morceaux que j’ai clippé avaient souvent besoin d’un second degré, j’aime bien quand les morceaux ne sont pas trop fermés et laissent une porte ouverte à d’autres directions. Par exemple, le concept du clip « Two tides of ice » des Van Jets m’est venue quand je l’ai écouté en regardant un clip des « Boys II Men ».

Pour l’indépendance, j’ai toujours eu la chance de tomber sur des musiciens qui me faisaient confiance. Bien sûr on en discute avant et parfois les groupes tiennent à un ou plusieurs éléments qu’ils veulent voir dans la vidéo. Les budgets du monde du clip vont mal, donc j’avoue que j’essaie de me tenir loin des groupes qui considèrent leurs clips comme une pub où on exécute leurs idées pour des budgets que ne ressemblent pas à ceux de la pub.

Pour les Robbing Millions c’était différent, j’ai réalisé les 4 premiers avec mon ami Gaspard Ryelandt, le chanteur du groupe. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai commencé mes premiers clips, pour le groupe de mon pote. Pour le dernier « 8 is the figure », on l’a écrit ensemble et puis je l’ai réalisé. C’était marrant de séparer les étapes après avoir réalisé autant de trucs ensemble, c’était une expérience de plus. »

Quatremille: « On retrouve une teinte particulière qui t’appartient dans tes clips : des fenêtres, le feu, des corps et des visages figés comme des poupées ou frénétiques comme des robots. Pourquoi, selon toi, ces éléments reviennent malgré des histoires différentes ? »

Marine Dricot: « Le côté frénétique du jeu d’acteur a été surtout présent dans « 8 is the figure » pour les Robbing Millions. Pour le reste, le plus souvent le contraste se joue sur une écriture et un montage épileptique d’images où les acteurs bougent peu. J’essaie que les projets soient différents mais c’est vrai que j’ai souvent tendance à préférer des images plus photographiques mélangées à des plans où c’est l’action qui importe.

Même si j’adore quand les personnages sont complètement hystéros, l’info ne doit pas toujours passer par un jeu d’acteur. Selon moi, dans un clip le plus important c’est d’essayer de créer des images fortes et de les équilibrer avec des plans de jeux. Et j’aime composer les plans comme un petit chirurgien. Pour un clip, je préfère toujours une lumière au scalpel qui parle toute seule.

Ça vient aussi de mon écriture, mes scénarios sont toujours écrits sur la musique à la seconde près. Le gros inconvénient c’est qu’il m’arrive presque à chaque fois de me laisser surprendre par un(e) comédien(ne) sur le tournage et de m’apercevoir que je ne peux pas lui laisser plus de place sinon tout le timing part en couilles. Ça m’oblige parfois à revoir toute la scène sur le plateau mais je préfère ça que d’espérer un hasard heureux.

A côté de ça, je dois bien avouer qu’il y a certains mécanismes ou habitudes contre lesquels je me bats mais qui reviennent parfois d’une manière ou d’une autre malgré moi. C’est vrai qu’il y a souvent des éléments qui réapparaissent, après leur sens est toujours assez différent pour moi. La répétition de ses éléments est probablement due au manque de temps qui m’oblige à créer des choses sur le plateau de manière improvisée, naissent alors des décisions instinctives. »

Quatremille: « Aujourd’hui penses-tu qu’un groupe de musique peut se démarquer sans clip, sans marque visuelle ? »

Marine Dricot: « Absolument pas. Mais le problème du manque de marques visuelles c’est souvent une question de budget et surtout de temps. Le clip arrive trop souvent à la fin du processus de création d’un morceau. Plutôt que de chercher un(e) réalisateur(trice) à l’avance sur base des démos, la plupart attendent que tout soit fini avant de se lancer dans le processus du clip. La date de sortie est toujours déjà prévue avant même d’avoir trouvé un réalisateur. Exactement comme une pub.

Ils ont des budgets mais qui deviennent insuffisant à cause des deadlines :  tout coûte toujours plus cher quand ça doit aller vite. Et les clips finissent par tous se ressembler, parce qu’il n’y a pas eu de temps de réflexion suffisant. Il y a tellement de groupes et de clips qui sortent chaque jour, tout le monde est conscient qu’il faut un visuel mais malheureusement le manque d’anticipation rend la tâche complexe. »

Quatremille: « Tu viens de Liège et maintenant tu vis à Bruxelles, qu’est-ce que Liège t’a apporté dans ton parcours? Liège, tremplin ou frein ? »

Marine Dricot: « Liège… j’en suis partie un peu trop tard, du coup, le souvenir a été brumeux pendant longtemps. Aujourd’hui c’est beaucoup plus léger. C’est une ville qui m’a apporté plein de trucs, j’ai fait des études secondaires de photographie à St Luc, et j’ai eu la chance de tomber sur des profs en or qui félicitaient plus la bravoure et le désir de s’exprimer que les compétences techniques. C’est rare et pour une ado, ça booste.

Ça a été un tremplin et un frein en même temps. C’est une des villes les plus vivantes et les plus mortes que je connaisse. Il y a vite moyen de tomber dans le trou, de te retrouver 20 ans plus tard assis au même bar à remettre tes projets au lendemain. Au milieu de ça, il y a des gens incroyables qui ne s’arrêtent jamais de produire.

Ça me rend d’autant plus admirative de voir des gens qui se bougent le cul à Liège que de voir ça à Bruxelles. J’ai toujours eu l’impression qu’à Liège il y avait une espèce de culture de l’acceptation des défauts de l’autre, une relativisation assez unique. Il y a une familiarité facile, comme si le simple fait de glander dans un même endroit te rendait familier, tu vois des amitiés se créer sans raison flagrante.

Evidemment, c’était aussi mon adolescence et ce n’est pas comparable à aujourd’hui, mais les potes liégeois que j’ai gardés ont quand même tous ce pouvoir : se battre avec leur meilleur pote à une soirée et se revoir le lendemain pour en rire. Certaines histoires que j’ai vécues à liège étaient si absurdes. Je me souviens de rapports simples de l’époque, malheureusement, ils étaient entretenus par une culture assez vaine de la défonce. Mais Liège c’est un truc qui te remplit et qui te façonne fortement. C’est une ville qui arpente les rapports sociaux de façon tellement unique que n’importe quel liégeois sorti de sa ville devient une personne très singulière parce qu’il n y a qu’à Liège qu’on voit les choses comme ça. »

Quatremille: « Liège en deux mots ? »

Marine Dricot: « J’hésite entre « tapis roulant » et « panier gourmand »

Quatremille: « Tes actus à venir ? »

Marine Dricot: « J’ai deux clips pour les Girls In Hawaï sur le feu, là on termine un clip pour Nicolas Michaux coréalisé avec mon pote Simon Vanrie puis je vais aider à l’image ma petite copine Roxanne Gaucherand pour un clip de François & the Atlas Mountain.

Le reste des projets est encore secret ou en négociation. »

 

QUELQUES IMAGES DE SON TRAVAIL :

 

Pour découvrir le travail de Marine Dricot, on check son site internet!

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