LES ARTISTES DE L’OMBRE : WOOD STUDIO

Rédaction & interview : Cécile Botton / Photos : Simon Verjus & Gilles Dewalque

Clap deuxième pour les artistes de l’ombre, la série qui présente différents métiers en lien direct avec l’art et la culture. Cette fois, Quatremille a poussé la porte d’un studio d’enregistrement. Rencontre avec Johann Spitz, ingénieur du son au Wood Studio mais également pour le Collectif Mensuel, une compagnie de théâtre.

© Simon Verjus

Du groupe rock à ingénieur du son

« Quand j’étais adolescent, je jouais de la guitare dans un groupe de rock avec des copains du secondaire. Forcément, on s’enregistrait un petit peu, on a acheté une carte son, un micro… Ça a peu à peu suscité ma curiosité envers le métier du son » explique Johann. C’est ainsi qu’à la fin de ses études secondaires, il s’inscrit à l’IAD à Louvain-la-Neuve.  Depuis, il a mis sa guitare de côté et se concentre pleinement sur le métier du son. Durant son cursus, il réalise un stage chez le label liégeois Homerecords.be. « J’étais arrivé depuis deux jours, le boss du studio m’a demandé si je connaissais le programme Pro tools sur lequel on enregistrait. J’ai répondu « oui », il m’a alors donné les commandes et il est parti. C’est comme ça que j’ai enregistré mon premier album avec des musiciens professionnels de haut vol. » En 2010, son diplôme en poche, il est directement engagé par ce studio d’enregistrement où il fait ses premières armes.

Premiers pas dans la profession

Il travaillera pour le label Homerecords.be pendant 7 ans. « Durant cette période, j’ai travaillé sur 80 albums, principalement dans la musique acoustique, jazz, folk et musique du monde. » En effet, ce label a pour vocation de mettre en avant des musiques singulières. En parallèle, Johann continue à mixer des concerts de groupes aux influences très diverses. « La semaine, j’enregistrais de la musique du monde et le weekend, je pouvais mixer un concert de hard-rock. » Il suit de manière régulière des artistes comme Sébastien Hogge Quartet, Walk On The Moon, Le Samson Schmitt Trio (avec Johan Dupont et Joachim Ianello), Green Moon Tribe ou encore François Bijoux. Il lui arrive aussi souvent de remplacer d’autres ingénieurs du son, notamment pour Chicos y Mendez, Typh Barrow, Super Ska, …

Une page se tourne

© Simon Verjus

« Quand j’ai quitté Homerecords, je n’avais pas de plan bien précis, si ce n’est l’envie de m’émanciper et de découvrir de nouvelles choses » confie l’ingé son. C’est ainsi qu’il commence à enregistrer des groupes en louant ponctuellement le Studio 5. Un jour, alors qu’il enregistre Walk On The Moon, le batteur du groupe, aussi ingénieur du son, lui propose de reprendre son poste de régisseur son pour la compagnie de théâtre, le Collectif Mensuel. « Vu que j’avais de la place dans mon agenda, je me suis dit pourquoi pas… En plus, le spectacle en cours était très technique niveau son, amateur de challenge, j’ai rejoint l’aventure. » Lorsqu’il intègre la compagnie, il reprend la régie du spectacle « Blockbuster » et en assure le mixage durant les tournées. Depuis, deux nouvelles pièces ont été créés par la compagnie. « Pour ces nouveaux spectacles, je faisais partie de la création, c’est une toute autre facette du travail que j’ai découverte où on est enfermé dans un théâtre plusieurs semaines à chercher, réfléchir, essayer, recommencer… C’est un véritable travail collectif de longue haleine. » La compagnie n’utilisant que très peu de bandes-son, les sons sont créés sur le plateau par les comédiens qui émettent en direct dialogues, musique et bruitages. « J’accompagne la création techniquement afin de choisir le bon micro, de régler au mieux les effets, les EQ, les compresseurs, et programmer tout ça dans la table de mixage pour pouvoir ensuite enchainer tous les changements de scènes au bon moment. »

En parallèle, Johann enregistre de plus en plus souvent au studio 5. Un jour, il a l’opportunité de reprendre la gestion du studio. Pendant trois ans, il le remaniera afin d’y apporter une multitude d’améliorations aussi bien au niveau de sa qualité sonore que de son confort. Le studio a également été pensé pour accueillir facilement d’autres ingénieurs du son, Johann travaille d’ailleurs en étroite collaboration avec un autre ingénieur du son : Maxime Wathieu. Suite à toutes ces transformations, il rebaptise le lieu : le Wood Studio.

Enregistrer un album, tout un parcours

« Souvent, si des musiciens me contactent pour enregistrer, c’est qu’ils connaissent mes affinités avec leurs styles de musique. » lâche Johann. En studio, l’ingénieur du son, c’est la personne qui va essayer de magnifier le travail des musiciens. Que se cache-t-il derrière le morceau que vous écoutez confortablement installé dans votre fauteuil ? Petit coup d’œil dans les coulisses d’un studio !

Une première rencontre
Dans un premier temps, il s’agit de s’intéresser au groupe avec lequel on va travailler : écouter leurs premiers enregistrements ou leurs maquettes, leurs références, comprendre leurs envies. « Par exemple, dernièrement, j’ai eu des gens qui sont venus visiter le studio, mais ils ne savaient pas s’ils voulaient enregistrer en même temps dans la même pièce ou chacun dans une pièce différente ou encore un par un… Or, c’est 3 méthodes d’enregistrement forts différentes, qui amènent un son différent et une manière de jouer différente… » explique l’ingé son. Lors de la première rencontre, on prend le temps d’analyser, de conseiller et de donner un premier avis.

La recherche du son
Quand les musiciens arrivent au studio, il s’agit d’écouter le son de leurs instruments, de régler un ampli, de les installer dans la pièce appropriée, de choisir le micro le plus adéquat, de trouver le placement intéressant, de l’envoyer dans la bonne machine, …. Bref, on se concentre sur le son afin d’amener le style et l’intention dont le groupe a envie. « Parfois, je vais transformer le son directement à la prise, parce que les musiciens veulent un son un peu distorsionné, vintage ou à l’inverse : très propre, brut. » 

Enregistrement
Après cette phase de préparation, l’enregistrement peut commencer. Pour un album, ça peut durer une ou deux semaines. Le rôle de l’ingé son est, entre autres, de régler les gains des micros, d’ajuster les balances casques des musiciens tout en assurant un suivi structuré de l’enregistrement afin de laisser les artistes se concentrer sur leur musique. « J’ai comme un statut de secrétaire, je range, je trie, je prends des notes pour savoir très clairement ce qu’on a fait… ça va permettre de sélectionner plus facilement les prises et de gagner du temps quand on va réécouter. » Par ailleurs, en fonction de son affinité avec le groupe, il peut aussi être une oreille extérieure, voire même prendre un petit rôle de directeur artistique, et donner son avis sur les prises. Tout dépend des groupes, certains viennent avec un producteur, ou un arrangeur. Dans ce cas de figure, l’ingé son se met plutôt en mode « machine » et chacun suit son rôle. « Fréquemment au Wood Studio, les groupes sont en autoproduction et n’ont pas toujours le luxe d’avoir une personne pour de l’accompagnement artistique, dans ce cas, les musiciens sollicitent souvent mon avis. »

Montage et édition
Lors de cette étape, on écoute les différentes prises et on sélectionne les meilleures parties. On coupe, colle et recale les instruments entre eux et on réassemble le tout ni vu ni connu. Pour un album entier, cette étape peut prendre quelques jours.

Mixage
 Il s’agit d’équilibrer et de régler au mieux les différentes pistes entre elles pour obtenir un mélange harmonieux et homogène d’un morceau. Évidement il y une multitude de manières de faire. Un bon mix est issu de la confrontation entre les envies du groupe, la « patte » de l’ingénieur du son et la transposition technique avec les machines. Après discussions avec le groupe sur le style de mix recherché, il arrive régulièrement que l’ingé son démarre cette phase tout seul pour être libre d’opérer des essais et de faire une proposition aux artistes. Pour commencer, on va reprendre toutes les pistes une par une pour les régler de manières optimales. Chaque piste sélectionnée repasse alors dans des machines ou des plugins qui peuvent être des équaliseurs, compresseurs, distortions, réverbérations, … pour aller plus loin dans le traitement sonore. Mixer un morceau peut facilement prendre une journée.
C’est un moment important pour les artistes. Le studio, c’est un peu une photo de l’instant et pour certaines personnes, ça peut être très surprenant de s’entendre de si près. Si c’est une belle surprise pour certains, pour d’autres, ça peut être frustrant. Il est important que l’ingé son crée un climat de confiance, soit bienveillant et arrive à sentir l’énergie du groupe pour les pousser au maximum de leurs possibilités. « Il y a aussi tout un travail de communication avec les artistes pour leur expliquer quels sont les choix possibles, les aider à trancher afin qu’ils ne soient pas perdus dans l’immensité de ce que l’on pourrait faire. »

Mastering
Cette dernière étape sert à équilibrer les morceaux d’un même album et à optimiser le rendu sonore pour les différents systèmes d’écoute : chaine Hi-fi, voiture, smartphone… Le mastering permet également de gagner le dernier cran de volume dont on a besoin en fonction du support : streaming, vinyle, CD et donner ainsi une dernière intention artistique.  

Le mot de la fin

« J’ai fait le choix de travailler parallèlement trois branches du métier : studio, concerts et théâtre. Parfois c’est fatiguant car les jours s’enchainent… mais ne se ressemblent pas, alors je n’ai pas le temps de m’ennuyer ! Le métier d’ingénieur du son, c’est aussi un bon prétexte pour rencontrer des artistes, qui deviennent des amis, et aller boire un verre ! » (Rire !)