LA CHARTREUSE OU LE MUSÉE DU GRAFFITI LIÉGEOIS

Rédaction : Ludovic Minon, Guillaume Scheunders // Photos : Guillaume Scheunders

Il y a peu, les musées liégeois ré-ouvraient leurs portes. Mais il en est un qui n’a jamais fermé. À l’abandon depuis 1988, le Fort de la Chartreuse est devenu malgré lui un véritable musée du graffiti. Quatremille s’est improvisé une petite visite guidée avec le photographe Jean-Luc Jonlet et le graffeur Nespa du R Collectif.

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La Chartreuse, musée du graff de Liège © Guillaume Scheunders
La Chartreuse, musée du graff de Liège © Guillaume Scheunders

Avant d’entamer la visite, sachez qu’on nous a fortement conseillé d’insister sur le caractère dangereux des bâtiments en ruine… Donc voilà : attention, c’est dangereux !

Un bâtiment abandonné de la Chartreuse © Guillaume Scheunders
Un bâtiment abandonné de la Chartreuse © Guillaume Scheunders

Dans le Fort de la Chartreuse, les arbres transpercent les murs pour fleurir dans les toitures. Les fantômes d’une vie passée y croisent les toxicos du soir. Les promeneurs du jour côtoient les SDF qui squattent plus loin (croyez-le ou non, il y a un véritable village installé dans les bois alentours). Bref, les couloirs abandonnés de la Chartreuse transpirent la mélancolie. Jean-Luc Jonlet, photographe passionné d’art urbain, semble en connaître les moindres recoins. « J’étais ici durant mon service militaire » raconte-t-il. « Dans l’infirmerie là-bas ! » Et des vestiges de la vie militaire aux milles-et-uns graffitis, les anecdotes ne manquent pas.

Fresque de Psoman aujourd'hui disparue © Jean-Luc Jonlet
Fresque de Psoman aujourd’hui disparue © Jean-Luc Jonlet

Jean-Luc a sorti un livre photo en auto-production sur la Chartreuse et ses graffitis : Regards sur le street art en cité ardente. Un travail de mémoire indispensable dans un milieu artistique où l’éphémère est la règle. « Ici il y avait une fresque de Psoman » décrit Jean-Luc. « Ça fait longtemps qu’elle a été recouverte. »

Le livre photo de Jean-Luc Jonlet Regards sur le street art en cité ardente est en vente à 22€ chez Livre au trésor, Chromatik, Pax, Wattitude, et Toute Direction.
Le graff qui met la pression - Ecto, 2017 © Guillaume Scheunders
Le graff qui met la pression – Ecto, 2017 © Guillaume Scheunders

Pour Nespa, graffeur membre du R Collectif, ce sont les règles du jeu. « Ceux qui viennent graffer ici, c’est pour le moment, et la photo… » explique-t-il. « Si tu veux que ça dure à la Chartreuse, tu dois trouver LE mur où personne ne va… ou alors tu prends une échelle et tu grimpes ! » Car recouvrir une fresque pour en dessiner une autre, c’est une pratique courante dans le milieu. « Il y en a qui n’ont aucun respect pour les oeuvres des autres. Ce sont les ‘toys’, des gars qui viennent juste gâcher un dessin, parce qu’ils ne connaissent rien ou qu’ils s’en foutent. C’est un peu le côté obscur du tag » développe Nespa. Jean-Luc complète : « Et parfois, ce sont les murs qui s’écroulent d’eux-mêmes, ou les fresques qui se détériorent avec le temps. Et elles finissent par laisser la place à d’autres oeuvres. »

Pochoir de Spencer © Guillaume Scheunders
Pochoir de Spencer © Guillaume Scheunders

Mais la Chartreuse « c’est plus pour l’ambiance » lâche Nespa. « Il a beaucoup d’essais ici, et pour tomber sur une pépite il faut vraiment chercher ! » Pour voir des graffs de meilleure qualité, il nous conseille plutôt d’aller faire un tour du côté des murs légaux. « Ça bouge beaucoup, et il y a vraiment de bonnes conditions. Pour voir des beaux graffs, c’est là qu’il faut aller. Il y a des murs légaux place Vivegnis, au skatepark de Cointe, et derrière le Hall des Foires de Coronmeuse. »

Le graffiti, un art de l’éphémère…

© Jean-Luc JonletLa Chartreuse, musée du graff liégeois © Guillaume Scheunders
© Jean-Luc JonletLa Chartreuse, musée du graff liégeois © Guillaume Scheunders

DU MONASTÈRE AUX RUINES AUSTÈRES — Guillaume Scheunders

Il faut remonter assez loin pour trouver une origine au fort de la Chartreuse. Son appellation, il la doit aux moines Chartreux venus s’installer sur cette colline de Cornillon en 1357. L’histoire aurait pu se cantonner à une vie paisible des religieux cultivant leurs terres (et leurs âmes, par la même occasion). Mais la position stratégique de la Chartreuse en a décidé autrement.

Régulièrement réquisitionné pour assouvir les besoins de défense de la ville de Liège, le monastère se fortifia au fil des années. Durant de nombreuses années, il fut mis aux services de l’armée hollandaise. Au 17e siècle, après l’apaisement des nombreux conflits, les moines décidèrent de retourner sur leurs terres et de détruire les fortifications. Pour une très courte durée, puisqu’en 1702, la guerre de succession d’Espagne vient faire des ravages jusqu’à Liège, alliée aux Français et Espagnols. Le bâtiment tombe sous les flammes.

Visiblement déterminés à garder leur colline, les moines reconstruisent le monastère une ultime fois, avant de se faire piller en 1793 durant la Révolution Française. Ils sont expulsés de leur demeure mais vont toutefois essayer de s’y installer à nouveau l’année d’après. Cette fois-ci, ce seront les Autrichiens qui les délogeront. Et 1794 marqua la fin de l’histoire religieuse de la Chartreuse.

Le bâtiment est mis en vente et l’église sera détruite. On peut cependant toujours admirer les colonnes de marbre de cette dernière… sur la façade de l’Opéra Royal de Wallonie !

Après la débâcle de Napoléon à Waterloo, le fort tombe aux mains des Hollandais qui en feront un véritable fort moderne. Cela grâce au Duc de Wellington qui modernisera les forts de toute la Belgique, d’Ostende à Bouillon. Une grande partie des pierres utilisées provenaient d’ailleurs de la démolition de la Cathédrale Saint-Lambert.

Il ne fut plus forcément utilisé comme rempart de défense depuis lors, surclassé par les forts de Chaudfontaine, Fléron, Embourg… Durant la Première Guerre Mondiale, l’armée Allemande l’employa comme prison. Ils y fusillèrent d’ailleurs 49 personnes, dont des résistants du réseau Dame Blanche de Walthère Dewé.

Lors de la Seconde Guerre Mondiale, ce n’est qu’en 1944 que l’armée américaine lui trouva une utilité, comme hôpital.

La suite est un peu plus connue de tous : le site est devenu une caserne militaire avant d’être presque laissé à l’abandon en 1988. Et puisqu’il devenait un peu vieillot, beaucoup de personnes ont eu l’idée de repeindre les murs…



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