KUNGENS MÄN : DU ROCK CHOUCROUTE  À LA SAUCE CRABE ROYAL

Chronique : Charlotte Marcourt

 

Après un concert au Bunker-Ciné-Théâtre à Bruxelles du groupe Kikagaku Moyo, un groupe de rock psychédélique  japonais aux sonorités parfois pop, et de l’électronique tribale et sombre de Bear Bones Lay Low, une nouvelle aventure musicale s’est offerte à nos petites oreilles inexpérimentées, mais à Liège cette fois : le rendez-vous était pris avec le groupe de krautrock suédois Kungens Män à La Zone le samedi 11 novembre 2017.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est évident qu’un point est à clarifier. En effet, une connexion évidente entre des concerts liés à une recherche de musiques rock expérimentales, psychédéliques ou tout simplement « space-rock » a été créée entre la capitale et notre cité ardente. Cette programmation vogue également vers des groupes aux sons plus « durs » ou « heavy » inspirés par Black Sabbath, comme le doom, le stoner et le sludge. Ces concerts sont l’œuvre d’un groupement très peu secret, le Collectif Mental. Sous ce nom étudié se cache Marc Gérard, un jeune homme passionné de musiques alternatives qui a déjà organisé près de 80 concerts depuis 2012 et dont l’agenda était encore cette année bien rempli. Liégeois vivant à Bruxelles, Marc Gérard enquête jour et nuit, perpétuellement à la recherche de nouveaux horizons sonores afin de programmer des événements magiques dans les lieux les plus alternatifs (et sombres) de ses deux villes de coeur.

Début novembre, le Collectif Mental avait par ailleurs jeté son dévolu sur une petite perle nordique du label allemand Adansonia Records. Kungens Män peut être considéré comme un groupe de krautrock, de space-rock, de psych-rock, de shoegaze, de noise-rock, de free jazz, de jam sessions, de jazz fusion, de… bref, de tout ce que vous pourrez imaginer. Le krautrock ou rock « choucroute » se définit, pour certains groupes, par une session rythmique linéaire et répétitive dite « Motorik » relativement magnétique, par son caractère éminemment expérimental, par ses « collages » électroniques et autres étrangetés musicales assez atmosphériques. Mais il est certain qu’un bon dictionnaire de la musique vous informera d’autant plus sur ce phénomène « krautrock » qui aurait émergé à la fin des années soixante en Allemagne, durant une période de révolte et de dénazification notoire. Quoi qu’il en soit, si elle peut être associée au rock choucroute, la musique de ces « hommes du roi » (traduction du suédois) se referme littéralement sur vous comme les pinces d’un crabe, mais vous enveloppe toutefois de la plus douce des façons. Aussi lancinante que joyeuse ou mélancolique, la musique de ce groupe qui avait débuté en improvisant des jam’s entre copains à Stockholm est avant tout progressive. Chaque morceau live est unique car chacun est spontanément joué sur une « clé » fixée au petit bonheur la chance. Tandis que les instruments se répondent et dialoguent ensemble dans la durée, une certaine texture, une atmosphère toute spécifique au concert est créée par cette communication « en iris ». Si le groupe s’inspire du krautrock au sens large, l’évasion est l’unique règle de leur jeu. Leur spécificité nordique n’est pas tout à fait objectivable, si ce n’est les chants en suédois. Au contraire, leurs influences sont plurielles : Träd Gräs & Stenar, C.A.N., Acid Mother Temple, toutes sortes d’expérimentations rock et jazz, des sonorités orientales (indiennes, turques). Cette musique contient une douceur monastique et incantatoire notamment due aux incursions de sons aériens et délicats de mini-clochettes, de petites cymbales, du saxophone/clarinette, des mains qui claquent sur n’importe quel support (dont le plafond)  ou encore des murmures du chanteur scintillant Gustave Nygren. La complicité qui lie le groupe réuni autour de Mikael Tuominen (leader, guitariste/chant) est par ailleurs visible et permet au concert de se dérouler sans encombre, en parfaite harmonie, comme un grand matin radieux de promenade en montagne.

Il est nécessaire toutefois de voir le groupe en live : cette urgence des sessions live, loin des lectures diverses via Internet, est rendue possible par l’existence de lieux comme La Zone  capables d’accueillir ces O.V.N.I. du système musical commercial. Écouté avec toute l’attention qu’il requiert, ce live permet au spectateur de saisir les différents chemins sur lesquels la musique tente de l’emmener. Au cours de ce voyage sans chaussure dans une verte vallée qui s’étend à l’horizon, ce témoin auditif sent les cailloux électroniques sous ses pieds, il entend le bruit d’un oiseau à cordes, il est inspiré par cette lumière saxophonisée irradiant le tout.  À chaque pas,  le spectateur ignore comment le sol va se comporter, mais son contact est un long appel, direct, puissant, énigmatique. Une de ces balades qui passent décidément trop vite.

Le groupe était présenté pour la deuxième fois à La Zone avec d’autres groupes (Spelljammer, Theeunforeseen, Dorre), sur le vieux tapis persan usé de la scène. La Zone est définitivement un lieu liégeois sinusoïdal, un lieu où l’heure se perd et où l’horloge parlante vous téléphone d’elle-même pour vous ramener à la réalité. 

La saison du Collectif Mental a été clôturée  avec le concert exceptionnel du joueur de luth néerlandais favori de Jim Jarmusch (et de certains liégeois, maintenant), Josef  Van Wissem. Après un concert à l’Ancienne Belgique, il nous a fait l’honneur de venir nous saluer à L’Aquilone à Liège, ce samedi 25 novembre… L’expérience, hypnotique, a été à la hauteur de ce grand monsieur à l’allure prophétique. Restons sur le qui-vive, il se pourrait bien qu’il nous revienne très bientôt!

 

© Kungens Män

© Peter Erikson

© Kungens Män

© Félicie Novy Photography

© Federico Conti Picamus

 

 

 

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