JÉRÔME MARDAGA, ENTRE ENVOLÉE LANCINANTE ET ÉRUPTION VOLCANIQUE

Chronique & interview : Cécile Botton / Photos : Dominique Houcmant-Goldo & Christophe Dehousse

Ce samedi 10 novembre le Reflektor accueillait Jérôme Mardaga et Raid Aérien. Quatremille vous livre impressions et confidences d’un homme voguant entre clavier lancinant et guitare éruptive.

C’est dans les loges du Reflektor que Jérôme Mardaga prend le temps de confier son cheminement. Au début des années 2000 et après dix ans de galère, c’est sous le nom de Jeronimo que le musicien accède au devant de la scène.  «  J’ai chanté en français Ton éternel petit groupe, une première », explique-t-il, « c’était frissonnant, il y avait une certaine mise à nu ! » Directement, le public accroche à cette musique un peu agressive accompagnée de textes décalés et un rien cyniques. Les coups de fil pleuvent et les concerts s’enchainent. Il n’empêche que le chanteur évolue et aspire à d’autres choses. « Zinzin, c’est la fin d’une route, je n’en garde pas de très bons souvenirs », lâche-t-il. Enfin, Jérôme ne se considère pas vraiment comme un chanteur, il est avant tout un guitariste. D’ailleurs, il accompagne notamment Everyone is Guilty. « J’aime être tout à ma guitare, avoir ce plaisir de jouer sans devoir porter le projet », conclut l’artiste.

© Dominique Houcmant/Goldo

Le temps passant, le parcours musical se poursuit… « Il faut que ça reste magique quand j’écoute », enchaine Jérôme, « je dois me dire Waouh, comment font-ils ? » Au fil du temps, le musicien perd le côté magique du rock. Alors, il se souvient… « Je devais avoir 8 ou 9 ans quand j’ai découvert Oxygène de Jean-Michel Jarre et là, un choc. » Il est également fasciné par les mélodies planantes et cosmiques de Tangerine Dream. Depuis deux ou trois ans, il ne travaille pratiquement plus que la musique instrumentale. « C’est un réel retour aux sources », confie-t-il, « il y a vraiment une beauté intrinsèque à ces musiques où la tyrannie des mots a disparu. » Reposantes, elles laissent aussi la part belle à l’imagination. « C’est pour cette raison que sur Raid Aérien, plus on avance dans l’album, moins il y a de mots… d’ailleurs le chant est relativement monotone », poursuit le guitariste.

©Dominique Houcmant/Goldo

Comme les rappeurs, Jérôme cherche d’abord un bon groove à partir de boites à rythmes. « Je les adore, je suis tombé dedans quand j’étais petit », explique-t-il, « on appuie et ça joue, c’est juste magique ! » Sur le rythme de la batterie, avec un synthétiseur, il ajoute une nappe abstraite et continue afin de créer une atmosphère précise.  Ensuite, viennent la guitare et la basse. Quant au chant, il arrive en bout de course. Depuis l’enfance, il écoute de la musique et peu à peu, il s’est rendu compte que certains sons et combinaisons de notes lui plaisaient davantage. « Donc, j’utilise très souvent les mêmes suites d’accords », enchaine le musicien, « ce qui change, c’est la façon dont je traite les sons ; ici, c’est beaucoup plus étiré. » Jérôme casse les codes : refrains en version instrumentale ou inexistants, structures répétitives, une volonté d’aller vers des choses plus abstraites et déconstruites.

©Dominique Houcmant/Goldo

À travers son projet Thamel, il nous emmène vers une musique confidentielle et pas toujours facile d’accès. Dans son album Duna, il propose des musiques minimalistes, sans parole, sans rythme : une exploration dans le monde de la synthèse sonore. Un véritable travail sur le son qui se poursuit puisqu’un deuxième CD sortira début 2019 ! « Je travaille avec des enregistreurs à bandes pour aller vers des musiques désynchronisées, ce qui crée de très belles choses », explique l’artiste, « en fait, je suis en train d’apprendre un nouvel instrument. » C’est sur Bandcamp qu’il écoute cette musique de niche où la dictature du rythme et des mots n’existent pas. Cela laisse à l’auditeur une liberté totale car c’est anonyme, on ne sait pas à quoi les artistes ressemblent. Que de chemins parcourus, on est bien loin du format pop de Jeronimo !

©Dominique Houcmant/Goldo

Mais venons-en à Raid Aérien, son dernier opus qui ne laisse pas indifférent… Que l’on aime ou pas, son écoute peut à certains moments devenir oppressante. Il y a quelques temps, j’en ai fait l’expérience. Seule en voiture dans la nuit noire sur une route sinueuse et inconnue, des falaises à droite, la Meuse à gauche, je n’y vois rien… Plus les plages défilent, plus l’angoisse monte, j’ai l’impression d’aller droit dans un mur ? Impossible de continuer l’écoute… Stop, éjection du CD !

©Dominque Houcmant/Goldo

Heureusement, le live offre une toute autre perspective, on est littéralement happé par ce spectacle très monochrome. Durant une heure et quart, tout s’enchaine sur un rythme très répétitif. Une scène sombre, un son puissant, des images en mouvement perpétuel font monter la pression.

© Christophe Dehousse

D’entrée de jeu, Jérôme, seul sur scène, nous emmène dans les envolées lancinantes de son clavier. Rejoint par Gaëtan Streel à la basse et par Olivier Cox à la batterie, il n’y plus qu’à se laisser conduire au cœur d’un voyage intérieur intense. L’osmose entre ces trois excellents musiciens est telle qu’il est presque impossible de ne pas entrer dans une certaine transe. Cependant, je ne peux faire fi de la double face instrumentale de Jérôme. En effet, si le clavier l’entraine au cœur d’une introspection profonde, la guitare, quant à elle semble éructer une colère trop longtemps gardée.  « Le concert, c’est extrêmement curieux, ce sont des sensations uniques que je partage avec Olivier et Gaëtan », confie Jérôme, « quand on sort de scène, il nous faut au moins 10 minutes pour atterrir.»  Pour ma part, il m’a fallu bien plus de temps pour redescendre sur terre ! Au réveil, j’étais toujours  ancrée dans ce voyage hors du commun.

©Dominique Houcmant/Goldo

Petit détour par la pochette du CD… Un format hors norme, illustré par La Chute des anges rebelles de Brueghel l’Ancien. « C’est en flânant sur internet que j’ai découvert cette peinture », explique l’artiste, « j’ai écouté l’album en regardant et ça collait, un coup de chance ! » Alors, n’hésitez pas à écouter le disque en regardant son illustration et vous serez étonné de ce que vous pourrez découvrir ! « D’ailleurs », conclut Jérôme, « si je devais donner une suite à cet album, je reprendrais une peinture de Brueghel et ce même format… Mais ça c’est une autre histoire, je ne sais pas si j’ai envie de replonger au cœur d’un univers aussi introspectif ! »

© Raid Aérien

Une fois n’est pas coutume, je suis prête à revivre cette expérience unique car en fonction de votre état d’esprit, le voyage offert sera toujours différent !

©Dominique Houcmant/Goldo

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