LES DIFFÉRENTS VISAGES DE L’ORW #2 : CARMEN ET ALEXISE YERNA !

Rédaction : Milan Amélie Nyssen / Correction : Ludovic Minon / Photographies © Lorraine Wauters (ORW)

L’Opéra Royal de Wallonie ouvre régulièrement ses portes pour des évènements qui ne sont pas des soirées d’opéra en tant que telles. Enfin, pas tout à fait … Désormais, l’ORW propose à tout un chacun de venir assister gratuitement à des répétitions de scènes avec orchestre. L’occasion de découvrir l’envers du métier, sans les costumes et autres paillettes, de voir comment les artistes changent leur jeu et leur chant en fonction des désirs du metteur en scène ou du chef d’orchestre. Une plongée en eau lyrique profonde. Avis aux curieux de tous horizons, les prochaines répétitions “scène – orchestre” publiques auront lieu le 30 mars à 18h30 pour les Noces de Figaro et le 28 avril, même heure, même lieu, pour La Donna del Lago.

Une générale grand public

Pour sa production de Carmen, l’ORW a également permis au public d’assister à la générale, au bénéfice de l’ASBL Kiwanis. Mais qu’est-ce qu’une générale ? Il s’agit de la dernière répétition avant la première du spectacle, où l’on file l’opéra de bout à bout, sans coupure, en costume et avec orchestre. L’occasion de se tester une dernière fois avant le grand soir, de voir si des modifications de dernière minute sont nécessaires. Il s’agit également du moment où les captations et les photographies pour la presse sont prises. Normalement, ces soirées ne sont pas ouvertes au grand public. Or, outre les personnes venues soutenir les oeuvres de Kiwanis, il y avait également des groupes scolaires du secondaire. Quelques uns étaient assis derrière moi – un jeune homme avait revêtu son plus beau noeud papillon pour l’occasion – et leurs commentaires étaient absolument divins. En fin de cette chronique, nous vous proposons de retrouver une interview d’Alexise Yerna, mezzo-soprano bien connue en terre liégeoise, qui incarne dans cette production une des compagnes de Carmen, Mercédès.

Pour peu qu’on connaisse Carmen, on attend son ouverture – si connue, quasi légendaire – avec impatience. Or, c’est au lever de rideau que la première bonne idée de ce Carmen apparaît … au son des pieds et des mains des danseurs de flamenco qui envahissent le plateau. J’ai adoré cet effet de surprise qui m’a permis de savourer encore mieux, de presque redécouvrir l’ouverture avec le bonheur d’une première fois.

Une Carmen circassienne

Le plateau, décor de cirque, est absolument splendide. Mais il est vrai que le cirque est pour moi une vraie madeleine de Proust… Les deux étages, figurant les loges et gradins circassiens, permettent de remplir l’espace avec une belle efficacité. La mise en espace de cette version de Carmen est un de ses grands points forts. Dont le très joli moment du choeur d’enfants, qui masqués en petits félins (dont la chorégraphie m’a évoqué le très bon Little Miss Sunshine), viennent chanter Avec la garde montante depuis le parterre.

Passé mon premier émois devant la beauté de la scène, je me pose néanmoins la question suivante : où le metteur en scène, Henning Brockhaus, a-t-il voulu en venir ? J’avoue ne pas avoir tout compris. Si l’histoire de Carmen se suffit à elle-même, qui plus est quand elle est portée par d’aussi bons chanteurs, je n’ai pas suivi tous les tenants et aboutissants de cette mise en scène. Mais surtout, j’aurais souhaité qu’il aille encore plus loin, que Carmen devienne une trapéziste, une danseuse, une dompteuse, bref : une circassienne. Pourquoi les costumes – absolument splendides – des cigarières tenaient plus du french cancan que de l’univers de cirque ? Je suis restée un peu perplexe quant à l’utilisation du border collie, très sympathique au demeurant, mais dont l’intervention masque le très beau duo de Micaela et de Don José. Visuellement, la mise en scène reste splendide et offre des tableaux à couper le souffle : l’ouverture du quatrième acte et le solo “voilé” de la danseuse de flamenco restent gravés dans ma mémoire. Si je n’ai pas tout compris, je me suis laissée emporter : et après tout, c’est ce qu’on demande quand on va à l’opéra !

Quand la musique est bonne

Côté musique, l’ensemble est porté avec fougue et brio par l’orchestre dirigé par la très énergique cheffe Speranza Scappucci. J’ai particulièrement aimé le drame et la passion que l’orchestre apporte aux troisième et quatrième actes. Surtout la scène finale où l’orchestre donne toute la profondeur nécessaire à la mort de Carmen.

Quant au personnage de Carmen, la mezzo géorgienne Nino Surguladze offre une version voluptueuse et sensuelle de la gitane. La chaleur et la rondeur de son timbre font le charme de sa prestation. Marc Laho donne à voir un Don José ulcéré de jalousie. Sa diction est impeccable, précise, voire incisive là où Don José devient fou… Face à lui, un Toréador magnifique : Lionel Lhote, dont l’assure scénique et vocale ne laissaient aucun doute sur l’issue du combat avec son rival. Les collégiens assis derrière moi n’ont d’ailleurs pas pipé un mot pendant qu’il chantait son air, ce qui reste le plus beau des compliments. Mais pour moi, le coup de foudre vocal de la soirée fut la Micaëla de Silvia Dalla Benetta qui chantait avec une souplesse et une aisance quasi divines. Les mêmes collégiens trouvaient qu’elle ressemblait à la Reine des Neiges, vêtue de sa robe bleue. Sa voix puissante mais jamais poussive n’a laissé personne indifférent. N’oublions pas les seconds rôles, campés ce soir-là par Alexise Yerna, Natacha Kowalski (qui, malheureusement souffrante, a du se retirer de la production), Patrick Delcour et Papuna Tchuradze qui offrent un des plus jolis moments de la soirée lors du quinquet « Nous avons en tête une affaire ! »

Je suis une habituée de la version avec récitatifs de Carmen. C’est la première fois que j’entendais la version avec les textes parlés. L’effet est un peu bizarre quand on connaît l’opéra de la première à la dernière page. Néanmoins, une fois l’effet de surprise passé, cette version plus théâtrale offre de belles interprétations, dont le grand Roger Joakim, d’une justesse de jeu impeccable, campant un Zuniga ressemblant à s’y méprendre à De Gaulle.

En résumé, je suis sortie avec beaucoup de questions en tête – mais n’est-ce pas le rôle de l’art de nous pousser à nous questionner ? – mais surtout de la merveilleuse musique de Bizet.

 

RENCONTRE AVEC ALEXISE YERNA

Quatremille : Bonjour, Alexise Yerna. Quelle est votre punchline ?

Alexise Yerna : Vous me tendez déjà un piège ! Je ne parle pas anglais. [rires] Ma devise est de Guitry. Je l’ai lue et je me suis dit que, oui, c’est tout à fait vrai. “Si les gens qui disent du mal de moi savaient ce que je pense d’eux, ils en diraient bien d’avantage.” [rires] Cette phrase m’a vraiment frappée. Car, après tout, le monde du théâtre est comme ça. Il y a quelques rares amitiés. Mais, malheureusement, il y a toujours une sorte de rivalité. Alors, qu’en fait, “la critique est aisée, l’art est difficile”. C’est prendre une grande responsabilité que de faire la critique d’un spectacle. Je ne voudrais pas être journaliste. Ou professeur de chant ! Ces responsabilités sont trop lourdes, trop importantes pour moi. Vous pouvez trop facilement démolir un jeune qui cherche sa voix. Je prends toujours beaucoup de distance par rapport à ces critiques, qu’elles viennent de la presse ou du milieu. Aujourd’hui, vous pouvez être une superbe Carmen et demain, vous pouvez être en dessous de tout. Pourquoi ? Parce que le psychique joue une part importante dans la voix, ou vous pouvez avoir des problèmes de santé et puis, un mois, deux mois, peut-être trois ans après, ça ira superbement bien ! Les chanteurs ne sont pas des robots. Parfois, on juge avec trop de légèreté que la carrière d’un tel est finie. Mais qui peut prétendre détenir la vérité ?

Quatremille : Qu’aimez-vous dans cet opéra, Carmen de Bizet ?

Alexise Yerna : C’est simple, j’aime tout dans Carmen ! C’est un des opéras que je préfère. J’ai eu la chance d’interpréter quelques fois le rôle-titre, y compris ici, à Liège. Quelque soit le rôle que j’y joue, la musique me transporte complètement ! Elle est tellement riche, colorée. On passe du drame à la passion. Dans cette version, je suis ravie qu’on puisse jouer la version originale avec le texte parlé. J’aime moins la version récitative. En plus, pour moi qui ai eu la chance de faire beaucoup d’opérettes et d’opéras comiques, le fait de pouvoir jongler avec le texte m’amuse énormément. Dans la version que nous jouons, le spectacle est si complet ! Chant, texte, des trapézistes, des danseurs. Une multitude de disciplines sont représentées dans ce spectacle. Moi, j’adore ! Je suis amoureuse des costumes. Tout a été fait main ! C’est incroyable quand on sait le travail que cela représente. Je trouve cela fabuleux.

Quatremille : Vous faites partie de ces rares artistes qui passent avec succès du répertoire de la comédie musicale à celui de l’opéra …

Alexise Yerna : Je crois avoir été très chanceuse. Il y a sans doute une part d’inné là-dedans. Pour être chanteuse et comédienne, il faut jouer avec ses tripes. Mais je pense que c’est avant tout grâce à l’opérette, qui a été une merveilleuse école ! J’ai eu la grande chance d’entrer à l’ORW comme pensionnaire et, surtout, comme premier plan en opérette. Lors de ma première saison, j’ai joué la Belle Hélène. Or on n’apprend jamais aussi bien son métier que sur les planches. Vous enchainez l’opérette avec de plus petits rôles d’opéra. C’est en jouant qu’on apprend son métier, pas dans les écoles. C’est pour cette raison que je ne veux pas donner cours. Comment pourrais-je affirmer que la technique de chant qui me convient, convient à d’autres ? Mais peut-être pourrais-je mieux aider dans la construction d’un personnage…

Je remarque qu’actuellement, beaucoup de choses se sont perdues dans l’art de la scène. Aujourd’hui, je vois des gens qui passent les uns devant les autres sur scène. Les gens jouent de profil… mais alors, la voix ne passe plus dans la salle ! Vous ne pouvez pas jouer avec quelqu’un derrière vous, car vous le cachez pour la salle. On pense de moins en moins à ces choses-là. Peut-être a-t-on moins le temps ? En tous cas, je me retrouve de moins en moins dans les mises en scène actuelles. Ici, je trouve que le metteur en scène a su faire ce travail. Je pense qu’on s’entend bien car nous avons la même vision de la scène. Il faut avant tout penser à ce qui va se voir, ce qui va se ressentir depuis la salle.

Quatremille : En parlant d’opérettes, vous allez donner un concert le 24 février prochain, à l’ORW.

Alexise Yerna : Oui ! Je reviens à mes premiers amours. Ce sera un concert d’opérettes françaises et viennoises, mais aussi de comédies musicales avec, notamment, des extraits de la Mélodie du Bonheur avec les enfants de la Maîtrise. C’est une grande joie de pouvoir à nouveau le chanter ici ! Or, la saison dernière, un jour dans les couloirs, une dame vient me trouver et me dit qu’elle était ma petite Gretel, la plus jeune des enfants dans la Mélodie. Et elle me présente sa fille. J’étais soufflée de voir combien de temps était passé ! J’ai pris un petit coup de vieux. Mais c’est là que je me suis dit qu’il faudrait remettre cette belle musique à l’honneur. J’espère que ce sera un beau moment.

Quatremille : Merci !