LES DIFFERENTS VISAGES DE L’ORW #1 SPERANZA SCAPPUCCI

Interview : Milan Amélie Nyssen / Rédaction : Cécile Botton / Photographies : Lorraine Wauters (ORW) & Claudia Prieler

 

Début janvier, Quatremille a eu la grande chance de rencontrer Speranza Scappucci, cheffe principale de l’Opéra Royal de Wallonie à Liège. Quel trac, lorsque nous avons serré la main de cette grande dame ! Malgré un horaire plus serré qu’un ristretto, c’est en toute simplicité et avec beaucoup de franchise qu’elle a répondu à nos diverses questions.

Quatremille : Bonjour Speranza, pourriez-vous nous donner votre credo ?

Speranza Scappucci : Anything is possible. En effet, les choses peuvent arriver soudainement, sans qu’elles ne soient prévues ! Par exemple, devenir cheffe d’orchestre n’était point mon rêve et pourtant… d’un seul coup, ce désir de diriger m’est apparu ! En tant que femme, je pensais que c’était un monde difficilement accessible. Pourtant, j’y suis arrivée. Alors oui, tout est possible !

Quatremille : Toutes nos félicitations pour votre award du meilleur chef d’orchestre 2017 décerné par Formopera.com. Pouvez-vous nous dire ce que vous avez ressenti en recevant ce prix ?

Speranza Scappucci : J’étais très émue car le site Forumopera.com propose des critiques d’opéras pointues et, en France, énormément de gens le suivent ! Or en 2017, j’ai dirigé beaucoup de concerts et d’opéras aussi bien à Liège qu’en France. Alors, avoir reçu le prix des lecteurs signifie que ceux-ci me suivent et apprécient ce que je fais. C’est une belle reconnaissance. D’ailleurs, j’en profite pour les remercier. C’est également une manière de reconnaitre les qualités de l’Opéra Royal de Liège et j’en suis très heureuse.

Quatremille : Vous êtes cheffe principale attitrée de l’ORW depuis septembre 2017. En quoi consiste votre travail, quelles sont vos responsabilités ?

Speranza Scappucci : Je suis responsable de tout ce qui concerne l’orchestre : la sélection des nouveaux musiciens, le chœur ainsi que tous les aspects musicaux de l’ORW. À Liège, je dirige davantage que les chefs invités au cours de la saison. Je crée au minimum deux productions par an sans oublier tous les concerts. Comme je voyage énormément, l’ORW est devenu mon port d’attache. Quand j’y suis, je me sens presque comme à la maison !

Quatremille : Vous avez eu la chance de travailler aux quatre coins du monde alors, selon vous, quelles sont les forces de l’Opéra de Liège ?

Speranza Scappucci : Une atmosphère familiale, des gens chaleureux aussi bien dans le théâtre que dans les bureaux. C’est très professionnel ! Ici, il n’y a aucun souci à se faire, tout est bien organisé. De plus, je dispose de beaucoup de temps pour répéter avec l’orchestre. Or, le temps est très précieux ! Lorsque nous en disposons, nous pouvons affiner les choses. Je pense que c’est un théâtre qui fonctionne très, très bien. Et surtout, je m’y sens bien !

Quatremille : Vous êtes actuellement en pleine préparation de Carmen. Qu’aimez-vous dans cet opéra de Bizet ?

Speranza Scappucci : Carmen est un des premiers opéras que j’ai entendu. Enfant, j’ai vu le film de Francesco Rosi avec Migenes et Domingo qui m’a fascinée. C’est une musique magnifique, passionnée, raffinée qui regorge de détails à découvrir ou redécouvrir. L’histoire est universelle, intemporelle et toujours très actuelle. En effet, dans certains pays, les problèmes liés à la violence faite aux femmes existent toujours. Notamment ces femmes qui « appartiennent » à leur mari, frère ou père et qui sont tuées parce qu’elles veulent vivre librement. Carmen aussi veut vivre librement, elle veut décider de qui elle tombe – ou non – amoureuse. Cela reste donc une thématique très moderne.

Quatremille : À ce propos, le Teatro del Maggio de Florence propose actuellement une version de Carmen où la fin est changée, où Carmen tue Don José. Qu’en pensez-vous ?

Speranza Scappucci : Avant de juger, je devrais voir la production. Néanmoins dans l’absolu, même si je comprends le choix du Teatro del Maggio, je pense qu’il est possible d’envoyer un message d’espoir sans qu’il ne soit nécessaire de changer l’histoire. En modifiant la fin, nous obtenons une autre œuvre, c’est un peu outrepasser le copyright du compositeur ou du librettiste. A mon sens, l’histoire de Carmen de Bizet est un chef d’œuvre que nous devons proposer dans sa version initiale.

Quatremille : Quel est votre rapport à la voix en tant qu’instrument ?

Speranza Scappucci : Si vous jouez du violon ou de la trompette, vous avez un instrument dans les mains. La voix, c’est différent, vous n’avez rien… c’est un instrument de l’intérieur qui est délicat car il fait partie intégrante de la personne. Le chanteur doit créer lui-même son instrument, c’est vraiment fascinant ! Par ailleurs, je pense également que la voix du chanteur peut toucher davantage le public que l’instrument du musicien.

Quatremille : Cet été, Liège a proposé un Concours de chef d’orchestre d’opéra. Quelles sont les qualités que vous recherchez chez un jeune chef d’orchestre ?

Speranza Scappucci : Le chef d’orchestre d’opéra doit avoir de nombreuses qualités. Avant de pouvoir diriger un chœur ou un orchestre, il devra apprendre à travailler avec des chanteurs au piano afin de comprendre comment fonctionne la voix humaine et acquérir de l’expérience dans ce domaine. Il est donc difficile de trouver quelqu’un de très jeune qui a l’expérience et le potentiel requis. En fait, il faut des années pour devenir un bon chef d’orchestre d’opéra. Lors du concours, nous avons regardé les qualités des candidats et celles qu’ils seraient susceptibles de pouvoir développer. Nous avons retenu trois personnes.

Quatremille : Quels conseils donneriez-vous à un jeune musicien qui veut devenir chef d’orchestre d’opéra ?

Speranza Scappucci : C’est un métier difficile où il est impossible d’improviser ! Il faut étudier les différents « aspects » de la musique et travailler énormément. Il est également fondamental de jouer du piano afin de pouvoir accompagner les chanteurs dans le travail de leur voix. Je conseille d’ailleurs de multiplier les expériences avec ces derniers avant de se proposer comme chef d’orchestre.

Quatremille : Dans votre métier, vous êtes baignée dans la musique classique mais… Écoutez-vous d’autres styles musicaux ?

Speranza Scappucci : En général, en dehors du travail, j’écoute très peu de musique, je préfère le silence. Cependant, en voiture ou en voyage, j’aime passer du jazz ou encore Frank Sinatra, Billie Holiday. J’adore aussi certains auteurs-compositeurs italiens des années 60-70 comme Fabrizio de André, Lucio Dalla, Mina. En fait, j’aime tous les genres musicaux, mais il est rare que j’en écoute de mon propre chef !

Quatremille : Que faites-vous durant votre temps libre ?

Speranza Scappucci : J’étudie ! C’est peut-être ça mon motto

Quatremille : Vous avez découvert Liège via ce nouveau poste. En quoi cette ville vous touche-t-elle ?

Speranza Scappucci : Lors de ma première visite en mars 2017, il faisait très froid et je suis repartie avec l’impression d’une ville un peu grise, un peu pesante. Par contre quand je suis revenue en août, la ville grouillait de monde, les terrasses étaient pleines,… Alors, j’aime beaucoup ce côté bon vivant, dynamique, la présence de nombreux jeunes aux quatre coins de la ville !

Quatremille : Avez-vous déjà dégusté une spécialité liégeoise ?

Speranza Scappucci : Dans le monde du théâtre, nous travaillons beaucoup. Nous avons tendance à nous retrouver dans le quartier pour manger après les spectacles. Alors, je suis souvent allée au Point de Vue, mais je n’ai pas encore pris le temps de découvrir les autres endroits de la ville… parce que je suis toujours ici ! C’est la faute du théâtre ! [rires] Enfin, je peux vous dire que le directeur de l’ORW, Stefano Mazzonis, est un chef fantastique ! En fait, mon meilleur repas à Liège, c’est lui qui l’a concocté !

 

© Lorraine Wauters (ORW)

© Claudia Prieler

 

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