DES SILENCES À LA SOURCE DE LA MUSICALITÉ

Entretien par Marie Muscat et Santo Battaglia // Photographies : léO

Suite à une résidence d’écriture aux ateliers Rhiz[H]ome en 2018, l’artiste belge Jean-Bastien Tinant suggère au Comptoir des Ressources Créatives d’organiser une première résidence internationale avec léO (Léonard Jean-Baptiste). Séduit par l’idée, le CRC met en place l’accueil de ce jeune créateur haïtien. Après un mois d’installation à Liège, Quatremille rencontre léO, poète, plasticien, acteur, musicien, qui nous relate son parcours artistique, les spécificités culturelles d’Haïti et sa découverte de l’Europe.

Quatremille : Il semblerait que tu sois arrivé en Belgique grâce à une rencontre avec un Liégeois.

léO : En effet, mais ça va plus loin que ça : j’ai découvert la Belgique à travers Jean-Bastien Tinant et Daniel Bajoit. En 2012, ils étaient à Port-au-Prince dans le cadre du festival de théâtre Quatre Chemins. Ils ont joué pendant une semaine et sont restés deux mois sur place. Le premier jour de leur représentation, j’étais présent et, au moment où j’allais partir, nos regards se sont croisés. Jean-Bastien est venu vers moi. Il m’a demandé ce que je faisais sans savoir exactement qui j’étais, ni pourquoi j’étais là. Une semaine après, nous étions déjà en train de jouer ensemble, et d’organiser des performances. À l’époque, j’avais 16 ans et j’étais surtout dévoué à la danse.

Q : Un coup de foudre amical ?

Jean-Bastien Tinant : Disons que j’ai remarqué dès le premier échange qu’il avait quelque chose dans la voix et le débit, sa façon de s’exprimer, qui était déjà du slam. Et puis aussi une sérieuse manière d’argumenter. Après oui, l’amitié, ou tout simplement l’échange. En tout, je suis resté quatre mois en Haïti, et j’ai découvert Port-au-Prince avec et grâce à lui. Alors, je me suis dit qu’un jour, si je pouvais, je lui rendrai la pareille. Que tout cela se concrétise encore avec une collaboration et une création est un véritable cadeau pour moi.

Q : léO, que penses-tu de cette remarque sur la manière dont tu t’exprimes ?

l : C’est peut-être pour ça que mes amis trouvent mon langage bizarre, très saccadé. Apparemment, je ne parle ni vraiment créole, ni vraiment français. Donc, au final, je me demande quelle est ma langue. Je dois avoir mon propre langage… Il y a plein de vides (silence) quand je parle. C’est ce qui fait la musicalité je pense.

Q : Ta palette artistique est très variée : danse, installations et, en particulier, écriture, slam et rap. Comment décrirais-tu ton art ?

l : J’aime bien dire « poésie, musique ». À un moment donné, j’ai inventé le concept slap, slap non pas pour réduire son sens à la simple fusion entre le slam et le rap. Au contraire, je voulais renforcer l’ambiguïté parce que pas mal de gens n’arrivent pas à discerner les deux. Et j’en fais partie.

Q : Comment as-tu connu le slam ?

l : Lors d’un concert, j’ai vu le collectif Hors-Jeu, qui jouait avec les Filles de Hirohito, dont Jean-Bastien fait partie. En les voyant, je me suis dis : « Merde ! Ça, il faut que je le fasse ». Le soir même, je suis rentré chez moi et j’ai commencé à écrire. Et j’ai continué les jours qui ont suivi. Au bout d’un mois, je me suis retrouvé avec 120 textes dans les mains, que j’ai finalement effacés un an plus tard. Je trouvais que c’était n’importe quoi. Mais j’étais vraiment dans un délire. L’année qui a suivi, j’ai eu le premier prix du concours de poésie « Dis-moi 10 mots », organisé par une école francophone en partenariat avec une télévision locale. J’ai écrit le texte à la dernière minute et l’ai envoyé à l’arrache.

Q : Peux-tu nous parler de la nouvelle que tu as écrite récemment ? Est-elle en lien direct avec ton slam et ton rap ?

l : Non. C’est un récit qui me rongeait et dont je devais absolument accoucher. J’ai vraiment voulu explorer d’autres champs. Avec toujours bien entendu la poésie et la musicalité, mais j’ai essayé d’être beaucoup plus dans le récit dans ces 9 pages.

Q : Tes pratiques ont-elles évolué depuis ton arrivée en Belgique il y a un peu plus d’un mois ?

l : Nous évoluons chaque jour. Donc, oui. Mais je ne cible pas un art bien spécifique. Je choisis ce qui me parle sur le moment. Ça peut être la sculpture, l’écriture, le cinéma, la musique… Je réponds aux appels.

Q : Peux-tu nous parler de tes collaborations actuelles  ?

l : Avec Non-A Productions, dirigé par Jean-Bastien, nous avons mené un atelier d’écriture narratif et, pour restituer ce travail, nous proposons une installation vidéo aux Portes ouvertes des RAVI les 22, 23 et 24 mars. C’est l’histoire d’un messager qui vient du futur pour apporter une nouvelle. Je ne sais pas encore laquelle. L’idée, c’est que chacun se l’imagine. Toute une équipe nous soutient pour ce projet : César Burton pour l’image, Daniel Bajoit pour le montage, Alice Pichault pour l’accompagnement technique de l’installation.

En ce moment, je produis aussi un morceau de rap, avec l’aide de Jerry et Deo de Nectar : Ak Rage. Je crois que j’étais au téléphone avec un ami haïtien, qui, sans prêter attention, a utilisé cette expression qui a résonné en moi. Deo répétait sans cesse ce mot le premier jour de notre atelier. J’ai tout de suite écrit le refrain avec sa voix en arrière-plan. Ça m’a vraiment aidé. J’ai aussi travaillé avec Nicolas, un beatmaker qui fait des sons pour Indocile et les Anonymes. Nous avons travaillé ensemble pour l’instrumental. Le résultat sera présenté le 30 mars au KulturA.

Q : Que signifie « Ak Rage » ? C’est un mot-valise ?

l : En fait, ak signifie avec en créole. Ça veut donc dire avec de la rage. Actuellement, le texte est fini et je suis en cours de production. Il reste encore quelques modifications à faire.

Q : Qu’aborde ton morceau ?

l : Dans tout ce que j’écris, j’invite les gens à s’aimer, à être les plus humanistes possible, à fuir la haine, tout ce qui est négatif. Il m’arrive de gueuler, mais aussi de flatter. Pas pour baratiner mais pour exprimer mes affections.

Q : Quelles sont tes références en rap ?

l : J’écoute vraiment beaucoup de raps différents. D’ailleurs, je n’en critique aucun. J’aime bien que les gens tentent de s’exprimer, qu’ils soient bons ou mauvais, parce que l’idée, c’est le partage. Mon rappeur préféré, c’est celui que je bricole. Je mélange le style de tel rappeur, l’écriture d’un autre… Si je dois citer des influences, je dirais Abd al Malik, Gaël Faye, Oxmo Puccino, Saul Williams, J. Cole ou J.I.D. J.I.D, c’est comme un boomerang : il part de quelque part, il fait le tour et à la fin retourne a son point de départ.

Q : Comment décrirais-tu la vie en Haïti ?

l : Par delà les terreurs passées et l’instabilité actuelle, il y a toute une vie debout. Les Haïtiens sont très présents et joyeux. Ils font beaucoup la fête. Ce sont des gens à rencontrer, ils ont tellement d’histoires à raconter.

Q : Les jeunes y représentent 70 % de la population et vous manquez beaucoup d’infrastructures pour créer. Par conséquent, comment se présente la vie artistique et culturelle ? Par exemple, y a-t-il une salle de théâtre à Port-au-Prince ?

l : Il y a quelques petites salles dans les centres culturels et les écoles. Mais grâce à ce manque d’infrastructure, il y a pas mal de festivals qui investissent les rues. C’est une façon de revendiquer nos besoins, de dire qu’il nous faut des salles.

Q : Quelles sont les expériences scéniques à ton actif ?

l : Des battles de rue et des Open Mic organisés dans des bars de Port-au-Prince, mais aussi des spectacles (théâtre, musique, performance, lecture scénique…) En Haïti, il y a beaucoup de talents, mais très peu de moyens de production. J’aimerais en manager quelques-uns.

Q : Et quelle est la musique la plus répandue ?

l : C’est très varié, comme partout. Mais la majorité des gens écoutent du Kompa. C’est un style musical moderne popularisé par le saxophoniste et guitariste haïtien Nemours Jean-Baptiste au milieu des années 1950. Il est issu de la meringue, influencé par la musique de l’Amérique latine, le jazz et le zouk, avec un rythme rapide. C’est le genre de musique sur laquelle tu danses avec ta petite amie ou ton petit ami. C’est un style qui évolue et qui s’adapte aux tendances. Aujourd’hui, il y a moins d’instruments et plus de digital et d’effets, comme dans de nombreux styles musicaux.

Q : C’est la première fois que tu viens à Liège ?

l : Oui, en Europe même.

Q : Et que ressens-tu ? Cela ressemble-t-il à ce que tu imaginais ?

l : J’étais déjà venu, dans ma tête, virtuellement. Je trouve que vous êtes très bons en bande dessinée. Sur place, je me rends compte qu’il y a des aspects qui se confirment, mais surtout des surprises. En me retrouvant dans le paysage et son climat, j’apprends à m’y adapter. Et je rencontre pas mal de problèmes.

Q : Tu te rends compte qu’il y a des problèmes ici comme partout ailleurs ?

l : Non, c’est très spécial, c’est surtout en lien avec moi-même. Par exemple, je n’ai jamais été confronté à autant de portes. Partout, il y a soit des portes, soit des fenêtres qu’il faut ouvrir ou fermer. Il ne faut jamais oublier ses clés. Ironie du sort, hier, en rentrant de Paris, j’ai oublié mes clés. Gérard du CRC m’a accueilli chez lui. J’ai mangé, joué du piano, et nous sommes sortis boire un verre. J’ai même été content d’avoir oublier mes clés. Ce sujet aussi est à la base de l’installation que je prépare pour ce week-end avec Jean-Bastien.

Q : Il n’y a pas de clés en Haïti ?

l : Il y a beaucoup de grilles, et des barrières, mais les gens vivent surtout en famille. Ce qui fait que si tu rentres dans une maison, tu as une seule porte à franchir.

Q : Et comment se passe ton contact avec les Liégeois ?

l : Je les trouve très sympathiques. Quand je reviens d’Anvers ou de Bruxelles, j’ai comme l’impression de souffler un peu et de me dire : « ah, je suis chez moi ». J’aime bien la vie qu’il y a ici, les gens sont très courtois.

Pour découvrir le travail réalisé par léO durant sa résidence, venez aux Portes ouvertes des RAVI les 22, 23 et 24/3 (https://www.facebook.com/events/308867896650094/) et lors de la soirée organisée avec Nectar au KulturA. le 30 mars (https://www.facebook.com/events/424068858338370/).

La résidence de léO a été rendue possible grâce au soutien de la Fokal, du WBI, du Comptoir des Ressources Créatives, des Filles de Hirohito et des RAVI.

 

Commentaires

commentaires