CAROLINE DELABIE : S’EXPRIMER À TRAVERS LA COULEUR

Photographies © Caroline Delabie
Interview > Elena Diouf

 

 

 

 

 

Quatremille a rencontré Caroline Delabie, une coloriste de bande dessinée qui nous explique la construction de son travail ! Nous vous livrons l’interview d’Elena Diouf !

 

 

 

 

 

L’INTERVIEW

 

 

 

 

 

Quatremille : Quelle est ta punchline (credo / maxime) ?

Caroline Delabie : Je n’en ai pas. À vrai dire, les maximes balancées gratuitement, hors contexte, ça m’agace.

 

Quatremille : Comment définirais-tu ton projet artistique (influences / activité / objectifs) ?

Caroline Delabie : Le rôle d’une coloriste dans la plupart des projets de BD est, de mon point de vue, d’adhérer aux projets artistiques des auteur-trice-s avec lesquels il ou elle travaille, tout en exprimant sa propre personnalité à travers la couleur. C’est un équilibre parfois délicat à rencontrer car la couleur ne peut prendre le pas ni sur le dessin, ni sur l’histoire. Elle doit au minimum les soutenir, au mieux les renforcer et dans le meilleur des cas les sublimer. Mon objectif principal est donc d’arriver à atteindre celui des auteur-trice-s tout en m’exprimant et en prenant du plaisir.

 

Quatremille : Dans ton travail, tu amènes la couleur. Qu’est-ce que cela signifie ?

Caroline Delabie : Cela signifie aussi que j’amène, renforce ou précise des informations sur différents éléments ou aspects de l’histoire tout en faisant attention à respecter les codes couleur propres à la BD. La couleur peut par exemple indiquer à quel moment de la journée se déroule l’action, combien de temps s’est écoulé durant une ellipse, etc. La symbolique de la couleur est un élément intéressant aussi car il permet de toucher l’inconscient collectif des lecteurs. C’est rapide et efficace.

La façon d’amener la couleur est propre à chaque récit. Toute histoire a sa propre atmosphère. Avec Ralph, nous réfléchissons à une ambiance générale. Je la garde ensuite en tête tout au long de l’album. Après, je dois faire attention au rythme des séquences les unes par rapport aux autres, pour que le lecteur ou la lectrice comprenne directement qu’il y a eu un changement d’action, de moment, de lieu… Enfin, il faut aussi impérativement veiller à la lisibilité de la page, respecter la mise en scène et donc se poser les bonnes questions avant même de commencer à la mettre en couleurs. La première de celles-ci étant : « Quelle est l’information principale que les auteur-trice-s cherchent à faire passer ? ».

 

Quatremille : Quelles sont tes techniques de prédilection ?

Caroline Delabie : J’en aurais certainement si je travaillais de façon traditionnelle mais vu ma méthode de travail et étant donné que mon outil est la tablette graphique, c’est compliqué de répondre. Du point de vue des couleurs, de façon générale, une « technique » que j’utilise est de mettre en place des gammes réduites. Un exemple extrême de cette façon de travailler, c’est l’album Page Noire. C’est un récit durant lequel on suit deux protagonistes mais jamais les deux en même temps. Il y a donc une succession de séquences où on est soit avec une, soit avec l’autre. Ralph avait eu l’idée d’associer une gamme par héroïne, une bleue et l’autre ocre. Chaque gamme réduite à cinq valeurs. Il y avait donc cinq tons bleus et cinq tons ocres-orangés.

 

Quatremille : Préfères-tu fonctionner « à l’ancienne » ou travailles-tu inforgraphiquement ?

Caroline Delabie : Je n’ai jamais fait de mises en couleurs traditionnelles. Je travaille exclusivement à l’ordinateur mais j’aime beaucoup admirer des pages mises directement en couleurs. Ça m’impressionne énormément. Je serais tentée d’essayer mais j’aurais encore plus peur de me tromper ou de mal faire que d’habitude…

 

Quatremille : As-tu l’occasion de travailler de façon instinctive quand tu mets une BD en couleurs ?

Caroline Delabie : En BD réaliste, il y a trop d’éléments dont il faut tenir compte. De façon générale, je me documente avant de commencer à travailler sur un album. Je m’inspire de films, de livres, de peintures ou d’illustrations, du travail d’autres auteur-trice-s, je fais des recherches sur le net etc. De plus, Ralph a souvent une idée générale de ce qu’il veut.

 

Quatremille : Es-tu libre de te fier à ton ressenti ou dois-tu plutôt exécuter ton travail en fonction de demandes précises ?

Caroline Delabie : Ça dépend. Quand j’ai travaillé sur Seuls, j’étais très libre. Avec Ralph, je le suis moins car il projette les couleurs mentalement sur son dessin au moment où il le réalise. Je dois donc parfois batailler mais le plus souvent, nous allons naturellement dans la même direction. C’est d’ailleurs ce qui rend notre collaboration si agréable.

 

Quatremille : Que dire du monde de la BD à Liège et en Belgique ? Qu’en est-il de son évolution ?

Caroline Delabie : Du côté francophone, je trouve qu’il n’y a pas ou peu de renouvellement. Du côté flamand par contre, de vrais talents émergent, avec des identités graphiques fortes et des univers très personnels. Je pense au travail de Brecht Evens par exemple, qui est en tout point remarquable, très novateur. Il me touche beaucoup. Je trouve Hubert de Ben Gijsemans aux éditions Dargaud est extrêmement sensible et poétique. C’est un album que j’ai trouvé marquant.

 

Quatremille : Pour quel dessinateur rêverais-tu de travailler ?

Caroline Delabie : J’aime beaucoup les travaux de Matthieu Bonhomme et Roger Ibañez. Je crois que j’aurais beaucoup de plaisir à mettre leurs dessins en couleurs mais je n’envisage pas d’autres collaborations qu’avec Ralph. Ce qui me ferait rêver davantage serait de pouvoir observer, telle une petite souris perchée sur leur épaule, des auteurs que j’admire mettre leurs dessins en couleurs.

 

Quatremille : Souhaiterais-tu, à l’avenir, créer une BD de A à Z?

Caroline Delabie : Oui, j’aimerais ça mais je ne dessine plus et l’idée de me remettre au dessin me décourage assez. Une amie m’a récemment dit que pour elle, apprendre le dessin, c’est aussi apprendre l’humilité et la patience. Je crois qu’elle a raison. La mise en couleurs m’apprend l’humilité, enfin je crois… Mais la patience… Je pense que je n’en ai plus assez pour en apprendre davantage.

 

Quatremille : Quels sont tes projets à venir ?

Caroline Delabie : Écrire des scénarios. L’envie est là, forte, depuis longtemps. Les idées aussi. Il faut maintenant que je fasse en sorte de dégager du temps pour m’y atteler…

 

 

 

 

 

Quelques images de son travail!

 

 

 

 

 

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