BAM FESTIVAL #3 – INTERVIEW DE R. DAGONNIER & M. LATONA

Photo © Géraldine Thiriart
Rédaction > Arthur Perini, membre du Collectif Ascidiacea

 

 

Suite à la troisième édition du BAM Festival (Caserne Fonck), Quatremille vous livrait son compte-rendu (lire la chronique d’Arthur Perini ici). On ne s’arrête pas là : voici l’interview des fondateurs et organisateurs de l’événement Ronald Dagonnier et Mike Latona!

 

 

Quatremille : « Comment votre double casquette d’organisateurs événementiels et de professeurs se traduit-elle dans la programmation du BAM Festival ? »

Ronald Dagonnier : « Un professeur d’Art qui ne pratiquerait pas, serait une situation curieuse. Ça peut exister, mais c’est tout de même difficile. Nos pratiques, à force d’exposer à l’international, font que l’on rencontre toutes sortes de gens. Au fur et à mesure des rencontres qui prennent place durant ces déplacements, on côtoie de nombreux artistes et on s’expose à de nombreuses œuvres. Mike voyage énormément et en rencontre continuellement. A côté de ça, il faut aussi comprendre que c’est un domaine – les arts numériques – qui se régénère tous les 4 à 5 mois avec de vraies nouveautés : ce qui était exposé l’année dernière n’est déjà plus d’actualité cette année. Ce qui est influent en terme de pédagogie! Il faut éviter de n’être que dans une seule dimension comme, par exemple, le visuel pur! Pour notre part, on veut y donner plus de sens et axer l’exposition de plus en plus sur les œuvres multi-modales. »

Mike Latona : « La programmation a été très évolutive également. Elle s’est faite la première année avec 4 exposants et 5 performances assez variées, dont du mapping et de la peinture. Les gens associent fortement les arts numériques et le mapping. Pour cette édition, on a cependant décidé de ne pas s’axer sur cette forme d’art. L’année passée, elle était plus présente – notamment, par la présentation d’une pièce de Bordos. Notre absolue priorité n’est pas de ne montrer que du mapping car le public a déjà l’habitude d’en voir. Cette année, le choix des pièces exposées se réfère à des utilisations technologiques différentes qui ont toutes des sens différents. La programmation est une combinaison de chaque pièce afin de créer une variété interne et d’articuler différents types d’oeuvres autour d’un même fil conducteur, et ce, dans une visée éducative. Dans deux ans, voire même à l’occasion du prochain BAM, notre vision sera certainement toute autre. Tout le festival se veut pédagogique. Cette année ne compte cependant pas de conférence, contrairement à l’année passée. Cela dit, en parallèle du festival, on suit et met en place d’autres activités tout au long de l’année. Une grande partie de la visée éducative du festival est de mettre directement les gens dans le bain et de leur montrer autant des expositions que des performances ; de mélanger la musique classique avec les arts numériques ; ou encore, de mener beaucoup de formations comme celles que l’on développe également. »

R. D. : « Ce genre de formations – telles celles proposées dans le cadre du BAM sous la forme de workshops – sont des occasions qui ne se présentent que trop rarement à Liège. Nous tentons de les développer et de les rendre accessibles : leur prix est fixé autour de 130 euros – alors que de telles formations coûtent habituellement 500 euros ailleurs (Paris, etc.) ou n’existent simplement pas en Wallonie. On essaye de mettre le doigt sur ce genre de manque afin de tenter d’y pallier. Ce sont les créateurs des logiciels qui sont présents à ces occasions et qui sont, eux-mêmes, continuellement en processus d’invention et de recherche de nouveauté. »

M. L. : « Plusieurs installations proposées au sein du festival sont issues d’un processus de création complet de la part des artistes. Ils créent parfois, eux-mêmes, les programmes qui sont à la base du développement de leurs oeuvres. Il arrive, également, qu’ils inventent un langage de programmation qui est, lui-même, à la source de la création de ces programmes. Comme avec les leds et des systèmes leds qui peuvent s’assembler, d’autres ont construit des systèmes lasers absolument uniques. Les artistes créent alors leurs propres outils et techniques. »

 

Quatremille : « Comment les différentes disciplines artistiques communiquent-elles dans l’espace du BAM Festival ? Quelle serait la singularité du BAM dans cette perspective de rencontres et de croisements ? »

M.L. : « On ne veut pas montrer des oeuvres et s’arrêter là : il y a aussi une dimension éducative qui dépasse la technique pour la technique. Un de nos objectifs est de casser les barrières placées par la croyance générale d’après laquelle les arts numériques seraient inaccessibles. L’idée est de montrer aux gens qu’en se plongeant dans ces disciplines, en s’éduquant et en se formant, elles deviennent ouvertes à tous! »

R.D. : « On s’aperçoit de plus en plus qu’il y a, entre l’art contemporain et l’art numérique, une séparation des plus fines, de plus en plus poreuse, un « papier à cigarette » de distance. Il y a également une grande réflexion sur le « formel » dans l’art numérique qui prend de l’ampleur et qui, parfois, gêne les acteurs de l’art contemporain. Ce qu’on expose dans le cadre du BAM est à la rencontre des deux. Il y aussi de véritables outils de réflexion politique qui sont proposés dans ce domaine. Par exemple, avec Alexandra Dementieva – l’installation Breathless  qui fait des captations de toute la presse francophone et dont les mots positifs et négatifs ré-émergent dans le dispositif au-dessus de cerceaux de lumière. Ou encore, l’installation de Dries Depoorter – Seattle Crime Cams – qui, en travaillant avec des caméras de sécurité, réintègre de la poésie dans l’espace de la surveillance. L’interrogation formelle persiste donc, pouvant être portée, comme dans ce dernier cas, jusqu’à une forme d’agression visuelle nécessitant une certaine prudence d’exposition. »

 

Quatremille : « Il semble donc que le but soit d’exposer un circuit complet de création et d’inventivité, avec des artistes emblématiques de ce type d’investissement, on s’y penchera de près ! Et ainsi, pour faire se rencontrer ces différents formats d’exposition des arts numériques, vous avez choisi la forme d’un festival. Pourquoi ce mode de rencontre et d’organisation spécifique ? »

R.D. : « En réalité, il est un peu difficile de faire autrement! Nous sommes déjà passés de 4 à 3 jours de festival, cette année, étant donné qu’il est compliqué de solliciter les gens aussi longtemps… Ils ont une vie sur le côté et nous en avons pris conscience (rires)! Cette décision est également liée à la taille de la ville de Liège. On aurait pu mettre en place un autre type de formule, comme une galerie BAM – ce qui se fera peut-être plus tard. Pour le moment, il est bien plus simple de rassembler les gens – tant le public que les équipes techniques nécessaires aux installations – en un événement défini. Le contraire impliquerait une organisation beaucoup plus lourde et bien moins gérable! »

M.L. : « Le fait de faire uniquement un festival par an est aussi du à l’impératif de préparation des dossiers nécessaires. Par exemple, le dossier de la troisième édition était déjà prêt deux mois après le BAM #2! Avec, tout de même, quelques modifications apportées par la suite vu que, comme le disait Ronald, c’est un milieu qui évolue très rapidement. Passer 24h avec ces personnes – les artistes sélectionnés – fait tourner la terre plus vite en fait (rires)! Ils sont des acteurs importants de la scène numérique et underground, c’est une chance pour notre ville de compter un festival de ce genre! Puis, le BAM est également une rencontre pratique… Lors des workshops, par exemple, les personnes en formation ont directement accès à un équipement professionnel et peuvent visualiser immédiatement l’effet que leurs montages ont sur un public : les installations sont perçues sous un autre regard. On avait déjà testé ce principe avec l’installation d’un dôme – le MediaDôme -, l’an passé, qui faisait partie des expositions et qui permettait cette expérience.»

 

Quatremille: « L’association d’un caractère plus festif à la découverte de cette scène des arts numériques paraissait-elle normale à vos yeux, comme une évidence ? »

M. L. : « L’esprit de la fête quoi (rires)! Les soirées de geek, c’est pas les meilleures… Non ? »

R. D. : « Par ailleurs, au niveau festif, il est difficile d’avoir des visuels pareils! Les musiciens bénéficient d’équipements et d’un montage de près de 4 jours. Autrement, c’est hors de prix et personne ne payerait pour ça. Cela dit, les gens s’en sont pris plein la vue! »

 

Quatremille : « Vous permettez de nouveaux équilibres en associant différents types de collectifs et d’associations… Où en est-on d’ailleurs en Belgique quant au développement de cette scène numérique ? Quelle est la place de Liège ?

R. D. : « On était un peu les derniers à Liège à être actifs dans les arts numériques et je pense – sans prétention – qu’on comble un manque qui existait dans ce domaine. Il y avait déjà Namur, Bruxelles,… La Flandre est bien mieux équipée à ce niveau. On ne projette pas que Liège devienne LE centre numérique belge mais on essaye de tout faire pour que, d’une part, des gens se déplacent jusqu’à Liège et que, d’autre part, ils y rencontrent des artistes qu’ils devraient habituellement aller chercher bien plus loin. »

M. L. : « Les artistes, en plus d’être sympas, font des réalisations gigantissimes – même s’ils ne présentent pas tous de grandes pièces au BAM. Ils sont parfois à Tokyo, puis passent par Liège, s’en vont à New-York, et repassent par Liège : ils font le pari, eux aussi, de venir ici. »

R. D. : « En plus, la Province nous soutient à fond! Ils veulent faire de Liège un pôle numérique. Je pense qu’ils ont capté l’esprit partageur de notre organisation donc ils nous supportent, tout comme l’Académie des Beaux-Arts d’ailleurs. »

 

Quatremille : « Quelles sont vos envies pour le futur ? »

M. L. : « On va suivre le mouvement des choses! On a également plein de projets personnels. On ne sent pas de limites pour le moment! Il y a aussi les colloques numériques qu’on organise, dont un en partenariat avec City Sonic et la RTBF : on y propose des installations persos et, en parallèle, on organise un spectacle de danse interactif sur Bavière.  On prévoit aussi une soirée de clôture à la Caserne Fonck dans un mois! Notons que Liège Together nous a aussi bien aidé pour les derniers events. On aimerait aussi pouvoir mettre en place des installations fixes, pensées de manière spécifique, qui seraient permanentes, à Liège. Un tas d’envies, en somme! »

R. D. : « On pourrait alors penser à développer une image numérique de la ville, dans l’espace public, avec des artistes internationaux qui y participeraient. Ce serait une super belle opportunité pour Liège! »

M. L. : « On a envie de changer certains codes de la fête et des soirées : éviter l’enchainement trop linéaire d’artistes. Changer ce système pour impliquer le public autrement, privilégier le live, construire des lieux interactifs qui deviendraient des ateliers. On souhaiterait également casser la temporalité des événements… Obliger le public à devenir acteur d’une oeuvre et d’une programmation. Une autre forme d’événement : entre l’exposition, la soirée, le workshop, le spectacle, etc. au cours duquel on apprend et on participe! »

 

 

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& on se retrouve l’année prochaine pour leur 4ème édition !