Chronique, Concert, Hip-Hop, Liège, Musique, reflektor

BALOJI : WELCOME HOME !

BALOJI : WELCOME HOME !

Chronique : Julie Hanique / Photographie : Gilles Fischer

Puisqu’il est conseillé de « jeter des fleurs à ceux que vous aimez tant qu’ils peuvent les sentir », je me dois d’exprimer ma gratitude à Baloji et ses musiciens pour le concert magistral de ce mercredi 24 octobre au Reflektor. Pas de doute, ils ont réussi à toucher le public dans sa chair, son cœur et sa tête, sainte trinité s’il en est.

Je pense avoir découvert Baloji à la fin des années 1990, lors de plusieurs concerts de Starflam, un groupe capable de réconcilier une ancienne monomaniaque du rock avec un rap aux influences multiples. Plus tard, je me souviens avoir dansé régulièrement au rythme de Kinshasa Succursale, Pierre ne manquant jamais de faire tourner en boucle « Le jour d’après ». Mais le coup de foudre à retard ne vient que cette année avec la découverte fortuite de l’envoûtante vidéo de Peau de chagrin – Bleu de Nuit réalisée par l’artiste lui-même. La rythmique langoureuse, l’image léchée, les paroles aiguisées oscillant entre volupté et froideur analytique engendrent une fascination immédiate, qui me pousse dans la foulée à acheter l’album et à convaincre deux amis de m’accompagner aux Nuits du Botanique.

137 Avenue Kaniama est devenu un compagnon de route, qu’il est aussi intéressant d’écouter entièrement, et dans l’ordre, comme certains enfants demandent de relire incessamment la même histoire, que de déguster titre par titre comme un recueil de poésie. Alternativement, chaque morceau devient le préféré du moment : parce que la familiarité avec le lingala fait son chemin, parce qu’une formule qui était un peu noyée dans le son se détache tout à coup clairement et fait mouche, parce que parfois la lascive légèreté de « Passat & Bovary » (« tu peux rassurer ton mari, je n’ai fait qu’entamer les préliminaires pour lui ») l’emporte sur la lucidité et le désenchantement de la troisième partie.

Mais revenons-en au concert, à ce moment où la musique s’incarne. Enchantée par le show maitrisé de Bruxelles, où s’enchainent les titres électroniques, afrobeat, hip-hop, rumba congolaise…, je scrute les possibilités de réitérer l’expérience. J’espère que le Supervue Festival puisse servir d’écrin, puis saute sur l’occasion d’un concert intimiste au cœur de Liège. Je m’étonne d’ailleurs que cette date ne soit pas immédiatement sold out alors que le succès est international et que la presse salue l’album d’une consécration bien méritée. À vrai dire ça m’agace, car ça semble confirmer l’adage qui dit que la Cité ardente a tendance à tourner le dos à ceux qui réussissent un peu trop bien. Mais les curieux de dernière minute finissent par remplir la salle et sont très vite séduits par l’énergie communicative du chanteur belgo-congolais et de ses acolytes.

Rapidement en symbiose avec l’auditoire qui exprime crescendo son enthousiasme, Baloji occupe pleinement l’espace scénique par la voix, le corps et le regard, avec un spontanéité plus évidente que lors du concert bruxellois. Il s’éloigne davantage du format des albums, semble laisser plus de place à l’improvisation. La longue tournée a sans doute renforcé la complicité entre les chanteurs et musiciens fidèles, dans un combo guitare, basse, batterie, claviers particulièrement efficace. Un autre qualificatif s’impose : généreux, envers ses complices tour à tour mis à l’honneur et envers le public définitivement conquis, notamment par sa déclaration d’amour à sa ville. Domicilié à Gand depuis plusieurs années, le chanteur confesse en effet que c’est en revenant à Liège qu’il se sent réellement à la maison, dans la ville qui l’a vu grandir, trouver progressivement sa place en tant qu’artiste.

Comme auteur, Baloji place la barre de plus en plus haut en donnant à la langue française toute sa puissance : termes précis, métaphores évocatrices, subtiles variations autour des sons. Pour moi, aucune hésitation à oser la comparaison avec Gainsbourg ou Bashung. Nous sommes à mille lieux de la vacuité omniprésente dans la chanson francophone. Il aborde notamment sans faux-semblant ou manichéisme les réalités géopolitiques, les rapports de domination postcoloniaux et la délicate position des « Africains d’Outre-Mer ». Il pose aussi un regard mature sur l’équilibre complexe d’une vie d’homme, d’amant, de père et d’artiste. Peu importe s’il nous dévoile ou non son intimité quand il aborde sans fard et sans apitoiement sensualité et vulnérabilité (« Mon corps n’est plus qu’un aveu de faiblesse »). En apprivoisant le corps, ses plaisirs et ses errances, il atteint l’universel. Baloji ne nous a pas seulement fait danser, il nous a tous profondément ébranlés, et nous en redemandons.

www.baloji.com

BALOJI

SHELBY OUATTARA

En première partie du concert

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