Antoine Wauters a répondu aux questions de Quatremille ! Nous vous livrons notre interview !

Quatremille : Hello Antoine, pourrais-tu nous livrer ta punchline, ton credo ?

Antoine Wauters : Je vais vous décevoir, mais j’en suis incapable… Plus le temps passe, plus je rejoins le camp de la lenteur. Loin des slogans. Devenir une sorte de pierre et me rendre imperceptible, voilà vers quoi je me dirige.

Quatremille : Quel paradoxe fort définirait au mieux ton univers littéraire ?

Antoine Wauters : Je ne sais pas. Je crois que le principal paradoxe est de passer sa vie à faire quelque chose qui, à la fois, te tue et te rend vivant. L’écriture, pour moi, c’est cela : une chose qui me permet de rester vivant et qui, paradoxalement, me bouffe de l’intérieur. Qu’est-ce qui fait qu’on poursuit incessamment les mêmes images, qu’on nourrit les mêmes obsessions ? Qu’est-ce qui fait qu’on ne peut pas, en se levant, faire autre chose qu’essayer de leur donner une forme ou une structure ? Je suis incapable de le dire. Mais je pense que le talent, s’il existe, c’est uniquement cela. Persévérer dans l’obsession. Tenter de donner une forme à notre chaos. Faire tout cela avec entrain.

Quatremille : Au sein d’une société multipliant images, écrits et histoires, que signifie être écrivain selon toi ?

Antoine Wauters : Je crois que c’est une façon de se tenir à distance, de ne pas réagir à chaud. Être écrivain, c’est être inactuel. On me demande parfois d’être chroniqueur pour des émissions de radio. Ce sont de belles propositions, mais je refuse chaque fois. Car commenter à chaud, c’est précisément l’inverse de mon travail d’écrivain. Je n’ai, là, comme ça, absolument rien à dire de ce qui se passe dans tel ou tel coin du monde. Je n’ai rien à dire sur les migrants, rien à dire sur les attentats. La seule légitimité qu’il me semble avoir, c’est précisément de me taire pendant un an ou deux, le temps d’écrire un livre, et d’essayer pendant tout ce temps de construire un monde et une pensée qui, une fois le livre paru, permettront de lire autrement ce qui nous entoure. À nouveau, c’est une volonté d’être dans le décalage, la lenteur.  

Quatremille : Quelles sont tes diverses sources d’inspiration (artistiques ou non) ?

Antoine Wauters : Il y a toutes sortes de choses. Les gens que je croise dans la rue (j’essaye toujours de leur trouver des petits surnoms, de voir à quoi ressemble leur tête ou quel animal ils seraient), les choses que j’entends, les livres que je lis. Récemment, je suis tombé fou amoureux de La petite Lumière d’Antonio Moresco. Je sais que ce livre va m’inspirer, me nourrir et que j’y penserai encore dans dix ans. La marche en forêt, c’est bon aussi pour s’ouvrir l’imagination. Tout comme la natation. Et le vélo. En fait, jusqu’il y a peu, je séparais très fort le fait de vivre et le fait d’écrire. Il y avait d’un côté ma vie d’auteur, et de l’autre, ma vie de papa, d’amoureux, etc. Maintenant, la vie nourrit mon écriture et celle-ci, en retour, enrichit ma vie. Ce qui n’est pas plus mal, je trouve.  

Quatremille : Quelles sont les forces de ton écriture selon toi ?

Antoine Wauters : Peut-être de parvenir à écrire des histoires qui se lisent avec une petite musique dans la tête. Des romans poétiques. Cruels et doux.  

Quatremille : Pourrais-tu nous parler de ton roman, plusieurs fois récompensé, Nos mères ?

Antoine Wauters : C’est un livre qui parle de Jean Charbel, un petit Libanais qui vit avec sa mère sur les hauteurs de Beyrouth, pendant la guerre civile. Le père est parti au front et, parce qu’elle veut lui cacher les horreurs du monde, la maman de Jean décide de l’enfermer dans le grenier. C’est sa façon à elle de le protéger. Lui, en réponse à ça, s’invente un monde imaginaire pour essayer de tenir le coup. Il s’invente une langue, des amis, des rituels. Jusqu’au jour où, parce qu’on ne peut pas fuir l’inévitable, il doit quitter le Liban et trouver refuge dans une famille d’adoption, quelque part dans les Ardennes belges.

Je ne m’attendais pas à ce que ce livre connaisse autant de succès. Ce que ça m’a appris, c’est que c’est en creusant notre voix la plus personnelle, la plus propre, la plus « autistique », qu’on parvient à toucher les gens. Je crois que nos intimités se rejoignent toutes quelque part, et que le but de l’art est justement de révéler cela. Alors que je pensais écrire un livre que pas grand monde n’apprécierait, je me suis aperçu du contraire : parler de l’amour-haine entre un enfant et sa mère, c’est finalement faire écho à des choses qui nous traversent tous, à un moment ou l’autre de nos vies.

Quatremille : Y a-t-il un autre de tes projets – peut-être moins mis en lumière – qui te tient particulièrement à cœur ? Si oui, lequel ?

Antoine Wauters : J’ai coscénarisé Préjudice, d’Antoine Cuypers, un film avec Arno et Nathalie Baye. C’est une expérience marquante. Travailler en équipe, avec l’esprit bouillonnant d’Antoine, c’est grisant. Pour moi qui écris seul quasi toute l’année, c’était comme une récréation. Je pense aussi que ça a fait progresser mon écriture. J’ai appris à travailler une narration pure, sans effets de style ni fioritures. C’est important. En littérature, on a toujours tendance à en faire trop : rajouter des mots, des adverbes, penser que ça en jettera. Je pense au contraire qu’il faut travailler l’os. Sans en faire trop.

Quatremille : Que dire du monde littéraire liégeois actuel ?

Antoine Wauters : C’est une question compliquée… À vrai dire, je ne pense pas qu’il y ait une famille d’écrivains liégeois, tout comme il n’y a pas de famille d’écrivains parisiens, romains ou amstellodamois. Pour moi, ces familles (toutes les familles en fait) sont des inventions. On n’écrit pas depuis une terre précise ou une région, c’est trop restreint (j’allais dire mesquin). Je préfère l’idée que nos racines, à nous qui écrivons, sont tournées vers le ciel. Là, oui, à cette condition-là, je veux bien parler de famille.

Ceci dit, j’aime et admire le travail de certains auteurs qui vivent ici. Je pense par exemple à Serge Delaive, qui se trouve par ailleurs être un ami, ou à Caroline Lamarche. Il y a aussi de très bons poètes, des slameurs. Comme quoi, notre monde a beau être salopé, il n’en déborde pas moins de talents !   

Quatremille : Quel conseil aurais-tu envie de donner à ceux qui souhaiteraient se lancer dans l’écriture ?

Antoine Wauters : Creuser sa voix. Rester joyeux. Toujours. Beaucoup marcher.   

Quatremille : Comment comptes-tu faire évoluer ton travail dans les années à venir ? Et, où peut-on suivre ton évolution ?

Antoine Wauters : Je vais continuer à travailler dans ma grotte, gentiment. Aucun plan de carrière. Peut-être de nouvelles collaborations pour le cinéma. Peut-être un livre pour enfants. Et puis, deux romans, Pense aux pierres sous tes pas et Moi, Marthe et les autres, qui sortent l’un et l’autre en septembre 2018 chez Verdier, qui a édité Nos mères.  

Quatremille : As-tu quelque chose à ajouter ?

Antoine Wauters : Que c’était bien agréable de discuter avec vous. Et que je vous souhaite bon vent pour la suite.

Quatremille : Merci !

Photographies > Lorraine Wauters

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