« UNE ANNEE SANS LUMIERE ». ECRIRE LA RUMEUR DU MONDE AVEC ALEXIS ALVAREZ

Rédaction & interview : Héloïse Husquinet / Illustrations © David Delruelle

 

Alexis Alvarez publie son deuxième recueil de poésie, Une année sans lumière, aux éditions Tétras Lyre.
Retour sur cette météorite acidulée et rencontre avec l’auteur…

Un carré de carton sombre et brillant. Nonante quatre pages de texte. Cinq chapitres aux noms insolites. Assemblage de formes, variations de rythme, compositions improbables. Les mots défilent, les sourcils se lèvent, la bouche se tord dans une moue indécise. Hilare, outré, sceptique, interloqué ? Alexis Alvarez a placé son deuxième recueil sous le sceau de l’expérimentation. Ses poèmes sont autant d’opérations chirurgicales menées avec les organes du monde, par prélèvements des bribes et des voix qui pullulent en permanence sur nos écrans.

«         Si Jean boit trois litres d’eau cinq fois par jour,
combien coute un kiwi mécanique ?
Méfiez-vous, vos amygdales sont peut-être
des nids à scorpions
Ego percé, vous ne pourrez plus bander
En cas de rechute, je conseille toujours
Corinthiens 15:1, Marc 4:16, Jean 11:25         »

Slogans, recommandations…Alexis casse, décompose, subvertit les mots, ose mélanger la douce allure d’un conseil à la rugosité des meurtrissures, les traces d’un romantisme fleur bleue aux déjections répulsives des corps.

Reproductions ou pastiches des injonctions technicistes du monde médical, des pontes improvisés du bien vivre, des experts de la bêtise. Le poète brouille les frontières de l’absurde, braque le projecteur sur les flux qui alimentent nos réseaux, les cris et les chuchotements qui font notre environnement visuel et sonore. « Rendre visible », dit-il. Paroles insignifiantes, vibrations infinitésimales, martèlements anodins, ondes sur ondes, chocs sur chocs. Rendre visible la rumeur omniprésente du monde.

Que reste-t-il après la lecture d’Une année sans lumière ? Une porte ouverte au jeu et à la subversion.
Entre ironie et fantaisie, cynisme et légèreté. Liberté, jubilation.

 

ENTRETIEN AVEC ALEXIS ALVAREZ

 

Peux-tu m’expliquer le processus à l’oeuvre dans la composition de ce recueil ? En quoi est-il expérimental ?

« Mon projet était de proposer une variété de formes et de prendre des risques par rapport à des zones de confort : ne pas me contenter d’écrire une succession de petits textes en blocs. J’ai essayé d’être en phase avec le monde et de trouver une forme qui lui corresponde. J’essaie d’être à l’écoute de ce qui s’entend, de ce qui s’écrit, pas nécessairement de ce qui s’écrit dans les livres mais plutôt de ce qui s’écrit un peu partout. Je pense à ces mots : « rendre visible ». Si je n’avais qu’un seul objectif, ce serait de rendre visible les choses : celles qui passent sous nos yeux sans arrêt mais qu’on ne lit pas vraiment. J’ai été fort influencé par la littérature hispano-américaine et le mouvement de l’ « antipoésie » du chilien Nicanor Para. Il m’a semblé qu’il y avait une forme d’adéquation entre ce type d’écriture par slogan et le monde actuel. J’ai essayé d’aller chercher tout ce qui pouvait avoir trait à ces slogans dans la communication actuelle, dans les réseaux sociaux et la publicité. »

Cette forme de langage marque-t-elle une certaine désillusion par rapport à la capacité du langage à dire quelque chose de vrai ?

« On est dans une pure inflation de langage. Toutes les secondes, tout le monde écrit des milliards de choses qui sont diffusées à hyper grande échelle. N’importe quel statut, n’importe quelle opinion sont rendus visibles, donc forcément ça dévalue la capacité du langage à pouvoir dire quelque chose de pertinent. Toutes ces espèces de pub qui disent « vous allez apprendre quinze langues en une semaine, mangez des croutes de kiwis », c’est n’importe quoi, c’est frappant, on a envie de se mettre soi même à écrire des prescriptions comme ça ! »

Cinq parties se succèdent dans le recueil. Certaines proposent des textes plus longs, en blocs, à l’instar des formes contemporaines de la poésie. D’autres mettent bout à bout de courtes phrases, ou bien uniquement quelques mots. S’agit-il, là aussi, d’une tentative de saisir la pulsation du monde ?

« Je voulais qu’il y ait des contrastes entre les parties du livre qui montrent ou bien l’effet d’accumulation ou bien la nudité sur la page et le minimalisme le plus violent. Deux mots qui résonnent ou alors vraiment un bourrage de trucs : ça me semble coller avec tout ce qu’on lit et qui défile sous nos yeux, avec le fait qu’on passe d’un truc à l’autre sans que ça ait de rapport et de lien quelconque. Mais ce n’est pas nécessairement un livre qui doit être lu comme on lit une narration ! Plutôt comme une sorte d’éphéméride, comme un calendrier où tu lis une phrase tous les jours. C’est comme ça que je lis la poésie et c’est pour ça que la poésie est un genre que j’aime tellement, tu peux tout le temps y revenir, même si tu as déjà lu un texte cinquante fois. C’est aussi pour ça que le titre m’a plu. »

A quoi fait référence le titre du recueil, « Une année sans lumière » ?

« Je me suis dit que ça pouvait être un titre qui englobe un ensemble. Je voulais insister sur le côté éphéméride. Mais le titre est intéressant à plusieurs niveaux. Comme le titre des chapitres du recueil, il fait référence à des paroles de chansons en anglais. Ici, une chanson de Arcade Fire. C’est important parce que mon écriture a été fort influencée par ces chansons. La liberté que prennent certains de ces groupes anglophones par rapport au langage m’inspire. Une année sans lumière renvoie aussi à la pratique de l’écriture. L’écriture pour moi se fait plutôt sans lumière, dans une chambre ou un bureau, c’est quelque chose d’intérieur. Sans lumière par allusion aussi à la stupidité qui est présente dans notre monde, visible et presque encouragée…l’absence de lumière dans le sens d’absence d’esprit. Par ailleurs, on écrit beaucoup sur ordinateur aujourd’hui, ce sont les écrans qui produisent leur propre lumière. »

Les trajets dans le bus 12 auxquels tu fais allusion sont aussi un type d’expérience, aussi réelle que virtuelle cette fois ?

« Pas forcément. On associe souvent la poésie à la confession, à quelque chose qui est de l’ordre du vraiment vécu, du vraiment ressenti. Moi j’adore justement écrire des choses que je ne ressens pas du tout, même si on n’écrit jamais hors de soi. On peut se dire en lisant ces textes : « tiens, il y a une voix qui parle », mais cette voix est tout de suite conceptualisée ailleurs. J’aimais bien qu’il y ait cette polyphonie. On peut se dire que c’est moi qui fait ces injonctions, mais moi j’entends des voix et ces voix je les restitue, c’est tout. Ça peut être un homme, une femme, un enfant,… C’est en cela que l’histoire du bus était intéressante. »

Y a-t-il une critique sous-jacente, dans ce recueil, de la forme ou du milieu de la poésie contemporaine ? Quand tu écris par exemple « souillez les plus beaux », s’agit-il d’une provocation par rapport à une certaine poésie intouchable, sacro sainte ?

« Mes textes sont des textes à chute : je pense que, dans le registre de la poésie, il faut qu’un texte puisse frapper et que le lecteur ait une réaction. Qu’il se dise c’est bien ou c’est nul, peu importe, mais il faut qu’il y ait une réaction. Dans la poésie que j’écris il y a peut-être un coté un peu punk, j’aime bien lire ce genre de truc, donc j’aime bien l’écrire aussi. Mais je ne suis pas un militant pour ou contre une certaine forme de poésie ! Je ne m’oppose pas du tout à la poésie classique. C’est vrai que dans la poésie contemporaine, il peut y avoir des prescripteurs qui considèrent que ça, c’est de la poésie et ça, ça n’en est pas. Des gens qui sont là pour définir ce qu’est la poésie. Le milieu de la poésie n’est pas toujours un milieu très ouvert sur le monde…mais peut être que le monde n’est pas non plus très ouvert sur le milieu de la poésie ? »

D’où l’importance du dispositif de mise en page et de lecture. Et la nécessité de pouvoir peut-être injecter ces textes dans le monde, afin qu’ils puissent vraiment percuter les gens ?

« Oui, c’est pour ça que c’était important que les textes aient une dimension visuelle, grâce au travail de collaboration avec David Delruelle, à qui j’ai demandé des illustrations pour pouvoir les insérer dans le recueil. Finalement, pour moi, ces textes sont un peu comme des graffitis, j’aimerais les écrire sur les murs. »

Ce recueil est-il un moyen de s’abonner au monde sans tomber malade ?

« Non, s’abonner à ce monde dans lequel on vit, c’est trop dur. Ce n’est pas tellement que le monde en lui-même soit tellement affreux qui est difficile, c’est son omniprésence. On a les yeux braqués sur la vie et les souffrances des autres, tout est tout le temps là. On ne peut pas en sortir et on fait d’ailleurs tout pour ne pas en sortir, pour y être enfermés à tout jamais. Je pense que, justement, c’est une façon de se ménager une petite pause. De façon générale, je trouve que les livres sont une belle pause. »  

 

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Né à Namur en 1980, Alexis Alvarez a étudié les lettres hispaniques à Louvain-La-Neuve et Madrid. Parallèlement à son travail d’enseignant, il a publié de nombreux textes en revues, et participe à divers projets musicaux, dont Fastlane Candies et Mini Sultan. Son premier recueil, Exercices de chute, a été publié en 2014 aux éditions de l’Arbre à paroles.

Les éditions Tétras Lyre sont installées à Liège et publient des recueils de poésie/arts plastiques depuis 30 ans.

 

David Delruelle est un artiste belge installé à Bruxelles. Voir : www.daviddelruelle.com
Voir aussi : lecture d’extraits du recueil dans l’émission radiophonique SonaLitté : www.sonalitte.be

 

 

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